"Histoires de la nuit", l’heure du surgissement
La réalisatrice Léa Mysius sort son troisième long métrage, Histoires de la nuit, sélectionné en compétition officielle à Cannes. Adapté du roman éponyme de Laurent Mauvignier, prix Goncourt 2025 pour La maison vide, le film raconte la soirée d’anniversaire de Nora (Hafsia Herzi) dans une ferme isolée où elle vit avec son mari (Bastien Bouillon) et leur fille de dix ans, Ida (Tawba El Gharchi), ainsi que leur voisine peintre (Monica Bellucci). Tout bascule lorsqu’un groupe d’hommes fait irruption et impose une atmosphère de peur. Au fil de la nuit, les personnages sont confrontés à leurs secrets et à un passé douloureux qui menace de faire éclater les fragiles apparences.
L’œuvre fait le pari de ne jamais vraiment devenir un thriller, dans la veine des films de home invasion, ni tout à fait un drame intimiste, tout en jouant sur les codes affiliés à ces deux genres. La menace est bien là, mais elle n’est jamais uniquement extérieure. Elle circule entre les personnages, dans leurs silences, leurs souvenirs et leurs relations. Dans ses inspirations, Léa Mysius cite pêle-mêle Funny Games (Michael Haneke, 1997), A History of Violence (David Cronenberg, 2005) ou encore La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955). Des films qui, chacun à leur manière, interrogent la violence et ce qu’elle révèle des individus et de la société.
C’est la première fois que la cinéaste adapte une œuvre littéraire. Scénariste de formation, elle n’a jusque-là réalisé que des idées originales. Elle relate avoir commencé la lecture du roman avant que son producteur ne lui propose ce projet, un de ces heureux hasards que l’on aime partager. Au téléphone, Léa Mysius raconte avoir adoré le livre malgré les difficultés qu’il peut y avoir à mettre en scène un écrit de 700 pages constitué majoritairement de monologues intérieurs, suivant la technique d’écriture du flux de conscience. Après s’être assurée de la confiance de l’écrivain, celui-ci ne s’est pas davantage mêlé du projet. Elle s’attèle alors à faire des choix qui permettront de transformer les mots en images et en sons.
Ne pas reproduire
"Travailler sur une matière aussi dense et aussi riche, c’est une chance pour un cinéaste", confie-t-elle. Adapter signifie ici nécessairement déplacer. La réalisatrice cherche à conserver la complexité psychologique du roman sans tenter de reproduire artificiellement son procédé littéraire. Cette réflexion se retrouve notamment dans le travail sur la voix et le son. La voix off, lorsqu’elle intervient, ne vient pas expliquer ce que les images montrent : elle participe à la construction d’un espace mental et à la coexistence de plusieurs temporalités.
Parmi les changements opérés, il y a le casting. Des noms d’acteurs bien connus et célébrés apparaissent au générique : Monica Bellucci, Benoît Magimel, tout comme ceux d’une nouvelle génération d’incontournables : Hafsia Herzi, Bastien Bouillon et Paul Hamy. Le choix des comédiennes surprendra notamment les lecteurs du livre tant il peut paraître éloigné des descriptions qui sont faites de ces deux femmes. Elle transforme la blonde Marion en la brune Nora, qui se pare alors du regard ombrageux de sa talentueuse interprète. La voisine rousse et excentrique devient une élégante Italienne, qui peint d’obscures abstractions à la manière de Pierre Soulages. Léa Mysius explique que c’est un moyen pour elle d’amener une autre perspective sur la place des femmes dans cette histoire. Elles aussi ont droit à une ambiguïté plus évidente, qui ne se dissimule pas derrière des façades lisses ou, au contraire, extravagantes. Elles sont toutes les deux plus sombres, plus mystérieuses. Le film déplace ainsi le regard porté sur elles : il leur laisse une part d’opacité, comme si leurs histoires intérieures échappaient toujours, au moins en partie, à ceux qui les entourent.
La présence de la petite fille, Ida, est également accrue. Une manière pour la réalisatrice de s’approprier le récit, elle vient chercher dans la trame du roman et développer une de ses obsessions : le rapport à la violence dans l’enfance, la découverte de sa famille et la manière dont les enfants perçoivent ce que les adultes cherchent à leur cacher. À travers Ida, la violence n’est plus seulement une expérience subie par les adultes : elle devient aussi quelque chose qui se transmet, qui se regarde et qui s’apprend. La voix de Léa Mysius s’éclaire lorsqu’elle évoque le travail avec des enfants. Elle avait déjà travaillé avec une enfant sur le tournage de son précédent long-métrage, Les Cinq Diables (2021), et loue leur souplesse et le renouveau qu’ils apportent sur un plateau.
Tout est affaire de décor
Histoires de la nuit a reçu le soutien de la Région Nouvelle-Aquitaine, un endroit auquel la cinéaste est particulièrement attachée puisqu’elle a grandi dans le Médoc. Son premier film, Ava (2017), se déroulait déjà sur les plages de son enfance. La réalisatrice souligne à quel point l’appui financier et logistique de la région est important lorsque l’on tourne un film. Cela assure d’emblée un réseau de soutien qui permet de s’ancrer plus confortablement dans un territoire. Cette fois-ci, c’est dans le Limousin qu’elle a trouvé le décor de son film. Après plusieurs semaines de recherches infructueuses, c’est le régisseur qui repère, lors d’un trajet en voiture, le lieu idéal. Le décor occupe une place centrale dans le récit : Nora et sa famille habitent dans un hameau perdu où son mari s’occupe de vaches. Ils ont pour seule compagnie une voisine logeant dans une maison mitoyenne. Cette division joue un rôle dans le récit, à la fois comme manifestation du rapport entre les personnages (notamment la différence de classes sociales), de leur organisation et comme espace du piège se refermant progressivement sur eux. Un soin particulier a ainsi été apporté aux décors, travail effectué par Esther Mysius, sœur de la cinéaste.
En faisant de cette maison isolée un espace à la fois familier et inquiétant, Léa Mysius déplace peu à peu les repères du spectateur. L’enjeu n’est finalement pas seulement de savoir ce qui va arriver aux personnages, mais de comprendre ce que la violence fait à leurs liens, à leurs souvenirs et à leur perception les uns des autres. C’est ce qui semble intéresser profondément la cinéaste : filmer la violence sans en faire un spectacle. En la faisant surgir dans un cadre domestique, au milieu d’une famille et d’un quotidien apparemment ordinaire, Histoires de la nuit cherche à interroger ce qui précède et ce qui demeure après l’acte violent. La violence devient alors un révélateur : elle fait remonter les secrets, les traumatismes et les rapports de domination, mais aussi les mécanismes de défense que chacun met en place pour continuer à vivre.
À l’heure de la sortie du film, Léa Mysius souhaite que cette histoire puisse rencontrer son public. Elle espère que les spectateurs pourront s’emparer du film, y projeter leurs propres interrogations et, peut-être, prolonger la réflexion au-delà de la séance. En laissant une part d’ambiguïté et de malaise, la cinéaste invite chacun à questionner sa propre perception de la violence, la manière dont elle se transmet et les traces qu’elle laisse.
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Histoires de la nuit, de Léa Mysius, sortie nationale le 16 septembre 2026