"Pédale rurale", filmer la fierté
À Saint-Paul La Roche vit Benoît. Solaire et solitaire, il s’est laissé filmer de très près par le réalisateur Antoine Vazquez pour le documentaire Pédale rurale. Le portrait d’un homme qui décrit une réalité passée sous silence : comment vivre librement, hors des canons hétéronormés, loin des grandes villes ?
Benoît n’emploie pas le mot queer et ne sait même pas vraiment ce qu’il signifie. Ce qu’il sait, c’est que son enfance à tenter de "ne pas être démasqué" est derrière lui. Il ne manifeste aucune envie d’y retourner en souvenirs pour les bienfaits d’un film. Libre et déterminé, c’est bien l’image que ce fils d’agriculteurs natif du Périgord vert renvoie. Doué en tout, maniant le métier à tisser avec la même aisance que le croissant ou la brouette, Benoît fait, par sa façon d’exister, exploser les clichés.
Mais sa trajectoire originale, qui lui a valu d’incarner le premier rôle de ce documentaire, va croiser celle des autres personnes LGBTQIA+ des villages environnants. Quel projet les réunit, alors même qu’ils et elles ne se connaissent pas ? Celui d’organiser une Pride rurale. Une Pride ici, à Saint-Paul, ou à côté. Mais pas en ville.
S’ouvre alors une galerie de personnages touchants, forts, joyeux, blessés. Unis. Faire la fête, habillés selon leurs envies, sur des chars créés de leurs mains, avec une musique résonnante et fédératrice ; voilà l’idée. Quel courage ! Face aux peurs, aux invitations à la censure, aux injonctions à la soi-disant normalité. Le groupe tient bon et va au bout : la Pride est une séquence de joie pure.
Antoine Vazquez, bien que caché derrière sa caméra, existe dans le film par sa voix, qu’on entend et qui dialogue beaucoup, et par le regard qu’il porte. De ces bribes discrètes, on le sent plus militant que son héros, plus familier des concepts comme la récupération de l’insulte1 ou l’anglicisme queer. Faire un tel film est politique dès lors qu’une partie de la population n’a toujours pas intégré la diversité comme norme objective. Pourtant, la politique et le militantisme n’occupent qu’une place sous-jacente dans Pédale rurale. Le cinéaste filme avec une curiosité amoureuse la nature qui l’entoure et on le comprend. Le jardin que Benoît bêche et choie au quotidien ressemble à un paradis vert. Les noms des plantes qu’il égraine en les frôlant des mains laissent rêveurs les citadins contraints au béton. La sauge de Bethléem…
La rêverie champêtre et contemplative croise la dure réalité de l’omerta rurale à laquelle s’astreignent tant de personnes, par crainte de rencontrer des problèmes avec leurs voisins ("et voisins, ils vont le rester longtemps !" comme souligne justement l’un des personnages). Se montrer enfin, tel·le qu’on est, sans peur et avec amour, parfois, ça marche. La Pride de Saint Paul l’aura sûrement prouvé et inspiré d’autres initiatives autour. Pédale rurale, sans jamais être larmoyant, victimisant ni vindicatif, permet d’admirer la beauté des relations entre êtres opprimés par le système hétéronormé et la solidarité qui s’impose spontanément. Le documentaire donne surtout envie que cesse cette souffrance inutile des individus jugés différents, parce qu’ils n’ont pas la sexualité qui prévaut dans les manuels de biologie et dans les contes de fées. Une bonne fois pour toute.
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Pédale rurale de Antoine Vazquez - En salle le 4 mars 2026
Documentaire / Long métrage / France / Production : NOVANIMA / 2026 / 84 min
Soutien à la l'écriture, au développement et production de la Région Nouvelle-Aquitaine et du Département de la Dordogne en partenariat avec le CNC et accompagné par ALCA
1. “Pédé”, “salope”, “gouine”… Les milieux militants se réapproprient les insultes sexistes, Télérama, 26/12/2023