"Notre salut": film aidé, film primé
Prix du scénario à Cannes, le long métrage Notre salut d’Emmanuel Marre a été tourné à Limoges et Vichy. Il a reçu le soutien de la Région Nouvelle-Aquitaine, de Bordeaux Métropole et de Limoges Métropole. Explication des mécanismes d’aide au cinéma et de leurs retombées pour la Région à partir de cet exemple.
En s’inspirant librement de la correspondance de ses arrière-grands-parents et de la figure de son aïeul, Henri Marre, le réalisateur Emmanuel Marre avait, dès l’écriture, une idée précise des lieux de tournage pour Notre salut : Limoges et Vichy. Simplement "pour respecter l’histoire en essayant de tourner dans les lieux où cela s’était vraiment passé". Henri Marre, auteur d’un essai de management intitulé Notre salut, est un homme qui a tenté, comme d’autres, de se hisser dans la hiérarchie du régime vichyste. Il devint, à Limoges, ce petit fonctionnaire, pris dans un engrenage. Emmanuel Marre affiche dans son œuvre un parti pris stylistique fort : être au plus près des personnages dans des décors existants, avec une prédilection pour les lumières naturelles et parfois même un tournage au flash, à la façon d’une équipe de reporters d’actualités de l’époque. Le réalisateur propose des choix musicaux osés et délibérément anachroniques, énième contrepied aux codes des films historiques. Il s’agissait pour lui de créer un effet de proximité avec notre époque afin que le spectateur ressente "le fonctionnement d’une dictature, de l’intérieur, et non par le sommet".
Aide à l’écriture et au développement
Le soutien apporté par la Région Nouvelle-Aquitaine a commencé en 2022 par une aide à l’écriture pour que le réalisateur écrive un premier synopsis pendant que la société de production Kidam montait son dossier de financement (Centre national du cinéma, Procirep, coproducteurs français et belges, diffuseurs, distributeurs…). Deuxième étape, en 2024 : une aide au développement pour l’écriture du scénario, en parallèle d'un accompagnement du bureau d’accueil et de tournage de la région en Creuse, Haute-Vienne et Corrèze pour des repérages et facilitations logistiques. Cet accompagnement en plusieurs temps sur le terrain, à Limoges, a permis à Emmanuel Marre et à son équipe de repérer des lieux de tournage et de rencontrer des ressources locales. La Maison du peuple, bâtiment historique de la CGT, est ainsi devenue un décor incontournable du film.
Laurent Moreau, en charge du Bureau d’accueil pour la Corrèze, la Creuse et la Haute-Vienne, se souvient que le réalisateur "souhaitait une approche naturaliste, en petite équipe, sans dispositifs trop lourds. Il était très curieux et se souciait de tous les détails. Notre rôle, comme pour les autres projets, a été de faciliter les choses, d’ouvrir des possibles et de mettre à disposition toutes les ressources locales, les techniciens du cinéma vivant sur place, les comédiens, les prestataires…" Le régisseur général de Notre salut, Rares lenasoaie, habite ainsi en région et une quinzaine d’autres "locaux" ont été recrutés. Comme le souligne Alexandre Perrier, producteur chez Kidam1, cet accueil est vital : "Cela nous introduit dans le tissu professionnel sur place et cela facilite les relations avec tous les partenaires." Un soutien de Limoges Métropole et de Bordeaux Métropole a par ailleurs été obtenu, avec l'accompagnement du Bureau d'accueil et d'ALCA.
De l’aide à la production au tournage
Troisième étape de l’aide régionale, en 2024 et 2025 : une aide à la production. Le scénario est alors écrit, les premiers partenaires financiers sont engagés et ce soutien, le plus important en volume, accompagne la production jusqu’au tournage. Comme le dit Alexandre Perrier, ce temps est celui d’un "château de cartes" : le producteur rassemble l’argent de tous les partenaires pour parvenir au budget final. Le film a ensuite été tourné à Limoges en avril et mai 2025, en mai et juin à Vichy et de nouveau à Limoges en novembre. Si la Région Auvergne-Rhône-Alpes (Vichy) n’a pas soutenu Notre salut, la Nouvelle-Aquitaine a ainsi participé au film à hauteur de 237 500 euros. Les deux métropoles régionales ont, quant à elles, apporté 55 000 euros. Le budget global de Notre salut - environ 5 millions d’euros - le situe financièrement dans "les films du milieu" et, pour un film d’époque, dans les petits budgets. Pour comparaison, le budget du Comte de Monte-Cristo était de 42 millions d’euros et celui de La Bataille de Gaulle de 75 millions d’euros. Le Centre national du cinéma et de l’image animée a de son côté apporté 500 000 euros. Un autre soutien global au cinéma est également dû au crédit d’impôt de 25%. L’aide publique de la Région pour Notre salut s’élève donc à environ 6 % du budget global et l’ensemble des aides publiques, dont les soutiens belges, à environ 40% du total.
Quelle nécessité, quelles retombées ?
Les tournages font vivre une filière locale liée au cinéma, ils encouragent les formations et des métiers sur place. Et de manière générale, on estime que lorsqu’une collectivité locale apporte 1 euro, le territoire récupère entre 3 et 8 euros dépensés sur place."
Les sociétés de production bénéficiant de soutiens régionaux ont des obligations dont celle de réinvestir sur le territoire plus qu’elles n’ont perçu, à hauteur au minimum de 140% du montant de l’aide. Le tournage ayant eu lieu en partie en région, une part des autres apports financiers sont également dépensés sur place (comédiens, techniciens, hébergements, catering, restauration, locations de véhicules, prestataires spécialisés, entreprises locales…). Selon Laurent Moreau, du Bureau d’accueil Creuse, Haute-Vienne et Corrèze : "On pense toujours que les régions aident le cinéma pour faire de la publicité. Cela en fait partie, mais l’essentiel est ailleurs. Les tournages font vivre une filière locale liée au cinéma, ils encouragent les formations et des métiers sur place. Et de manière générale, on estime que lorsqu’une collectivité locale apporte 1 euro, le territoire récupère entre 3 et 8 euros dépensés sur place."
Alexandre Perrier, de Kidam, insiste sur un autre point : "Les régions et les pays se battent pour accueillir des tournages simplement parce qu’il y a de multiples retombées. C’est une économie structurante. Le système français du cinéma est l’un des plus vertueux au monde. Son financement est autonome grâce à la taxe sur les billets et au soutien des télévisions. Il ne coûte presque rien au contribuable. La France a la chance d’avoir ce système, son cinéma est le plus vivant et le plus exporté d’Europe. Cela participe aussi à son rayonnement. Certains nous décrivent comme des privilégiés qui font du cinéma entre eux pour aller boire du champagne à Cannes… C’est tellement loin de notre réalité. Une chose est évidente : n’importe quel régime autoritaire qui se met en place s’attaque d’abord au cinéma et à la culture."
Au-delà de l’aspect strictement financier et économique, soutenir un secteur comme le cinéma permet l’existence d’une diversité essentielle d’expressions culturelles et sociales, hors des seules lois du marché. Il s’agit sans doute de la première raison d’être de ces aides. Et un lien se tisse avec le territoire, économique mais aussi relationnel, qui laisse des traces et soutient des filières.
Soutenu du début à la fin, Notre salut, dont la carrière s’avère prometteuse, a été tourné en région et il y reviendra, à la faveur de nombreux évènements organisés autour de sa sortie. Il y continuera sa vie.
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Notre salut est en salle en sortie anticipée dans tout le réseau Utopia jusqu'au 25 août 2026
Il sortira dans toutes les salles le 30 septembre 2026
1. Kidam a longtemps été codirigée par le producteur d’Emmanuel Marre, François-Pierre Clavel, jusqu’à son décès en 2023. Fondée à Paris, son siège social a longtemps été à Bordeaux et l'était encore pendant la création du film d'Emmanuel Marre.