"La dernière forêt" : tutoyer le vivant et défendre les origines de notre monde
L’illustratrice et autrice de bande dessinée Laura Pozzi, lauréate d’une résidence au Chalet Mauriac en 2021, tutoie le lecteur et l’invite à partager une expérience généreuse et sensible prenant pour vaisseaux le corps et les combats de Simona Kossak. Nous marchons, entre la Pologne et la Biélorussie, imprégnés par une cathédrale verte peuplée d’arbres multiséculaires, géants convoités prenant racine dans un sol façonné par leurs ancêtres, sortis de terre quand les premiers hommes, déjà, y chassaient le bison.
"Tada-tadam, tada-tadam, tada-tadam…" Le murmure du train en partance pour Bialowieźa accorde le cœur de Laura Pozzi à celui de Simona Kossak.
Hiver 1970. La chaleur du thé épicé emporté pour le voyage contraste avec le froid mordant les passagers. La lumière change à travers les rideaux estampillés PKP et l’on mesure doucement le temps qui passe.
Née Kossak, Simona ne deviendra pas, comme ceux qui portent ce nom, une artiste patriote. En tant que femme, la jeune diplômée – passionnée de zoopsychologie – était condamnée à un destin de gratte-papier. C’était sans compter sur la détermination de la biologiste à obtenir un poste de terrain. Simona sera invitée à demeurer, abritée par "un toit de feuilles", au cœur même de "l’une des rares fenêtres ouvertes sur les origines de notre monde" : la Puszcza Bialowieźa.
L’aristocrate citadine élevée dans le confort et le bourdonnement de la grande Cracovie ne pensait pas être ainsi happée.
L’ancien refuge de garde forestier où elle réside semble dépourvu de murs. Pour certains habitants de la forêt, le bâtiment en bois constitue un abri aussi naturel qu’un vieil arbre couché ou qu’une roche creusée par l’eau.
Crayon de couleur frotté délicatement contre le papier ; aquarelle vaporeuse nous transportant dans des ciels partagés avec les grues, les cigognes et les papillons ; amour des impressions brumeuses ou verdoyantes… La nature n’est pas reproduite : elle est insufflée, saisie vivante.
Elle nous apaise, nous émerveille… émotions semblables à celles provoquées par Le chant des forêts1.
Sous de gigantesques gisants ligneux, derrière un épais brouillard, un bison puissant se faufile. La silhouette du grand tétras mâle se détache dans le manteau neigeux. Des empreintes régulières se croisent le long de routes invisibles. Leurs marques sur la neige, leurs marques dans l’écorce, la vapeur de leurs souffles, leurs ébats, leurs langages, leurs jeux.
"Ralentis, écoute, observe", chuchote Laura Pozzi.
Une multitude de planches naturalistes aux paysages enchevêtrés nous invite à reconsidérer le temps. Il n’y a pas d’aiguilles, pas de métronome, simplement la lumière qui change, les senteurs, la moiteur suggérée et la couleur des feuilles… Nous nous rapprochons pour mieux compter les segments des longues antennes mobiles plantées entre les yeux d’un capricorne. Nous levons la tête pour admirer la timidité des arbres. Puis, minuscule tache orange fondue dans son écrin de verdure, nous retrouvons Simona : insecte flamboyant évoluant dans la forêt primordiale. Une chenille a troué une feuille palmée. Le trou laisse apparaître le regard bleu de Simona. À travers cette lunette végétale, la scientifique collectionne les opowieści, des contes, "des histoires pour rapprocher les humains des animaux, pour 'adoucir' leurs rapports." La joie de vivre comme dénominateur commun, voilà ce qu’elle retient.
"La forêt souffre ! La forêt disparaît ! La forêt meurt !"
Le temps s’accélère. Les scènes contemplatives s’effacent brutalement pour laisser place à l’implacable anthropocentrisme.
Dans une société de plus en plus artificialisée, la déconnexion au vivant isole et provoque souffrances environnementales, physiques et psychologiques. Respecter le sol où l’on s’établit, c’est aussi prendre soin de ses semblables. Ralentir, prendre du recul, observer, écouter, c’est ouvrir le champ des possibles et se dresser contre la tentation du découragement face aux défis environnementaux.
La Puszcza meurt et il faut se battre.
Simona a consacré sa vie à défendre l’intégrité de la forêt de Bialowieźa, usant de toute sa science, de toute son influence et de toute son intelligence politique. Elle s’acharnera à la faire reconnaître comme un être vivant à part entière. Car ce ne sont pas quelques arbres qui sont exploités, quelques individus malades qui sont nettoyés, quelques animaux qui sont prélevés.
Dans sa course au profit, l’ogre-humain toujours plus arrogant laboure la chair de sa propre mère, lui arrache les ongles, lui brûle le ventre au risque de voir "la plus ancienne forêt d’Europe supplantée par une monoculture de pins de coupe, perpétuellement immature et faible, sujette aux maladies, aux parasites et aux incendies."
La forêt survivra-t-elle ?
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La dernière forêt, de Laura Pozzi, éditions Actes Sud BD, septembre 2026.
1. Le chant des forêts. Réalisation de Vincent Munier. 2025. France. Paprika Films et Kobalann Productions.
(Photo : Quitterie de Fommervault)