L'Œuvre poétique de Pierre Peuchmaurd
Depuis 1999, Pierre Mainard Éditeur, installé à Bédenac en Charente-Maritime, accompagne de nombreux poètes et écrivains pour des publications qui lient exigence littéraire et remarquable facture éditoriale. Son responsable, Stéphane Mirambeau, répond à nos questions, suite à la parution de l’Œuvre poétique complète de Pierre Peuchmaurd (1948-2009). Plus de mille pages, préfacées par Jean-Yves Bériou, d’un poète majeur quoique méconnu, qui vécut une bonne partie de sa vie en Corrèze.
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Depuis plusieurs années, vous avez publié des livres, poésie et essais, de Pierre Peuchmaurd. Aujourd’hui, vous vous lancez dans un geste éditorial audacieux : en réunir l’œuvre poétique complète. Pour quelles raisons avez-vous décidé de faire connaitre sa poésie sous cette forme ?
Stéphane Mirambeau : L’idée est née en 2019, après la publication de l’ensemble des recueils que Pierre Peuchmaurd m’avait remis avant sa mort, survenue en 2009. Cette mission accomplie me laissait en quelque sorte orphelin d’un compagnon dont j’avais pu mesurer combien la poésie était lue et admirée, et pourtant absente de la plupart des anthologies.
Pour cette œuvre qui couvre plus de quarante années, nombre de livres étaient épuisés et nombre de poèmes restaient inédits, d’où le vœu de réunir toute son œuvre poétique en un volume, prolongeant ainsi ce compagnonnage.
Cette "audace éditoriale" pouvait d’autant plus être envisagée que j’avais la meilleure des alliées : Anne-Marie Beeckman. Ayant partagé les vingt dernières années de la vie de Pierre, elle pouvait, grâce à sa connaissance des sources, diriger cette édition chronologique des poèmes, que j’imaginais imprimée sur papier bible, dotée d’une reliure cartonnée sous étui.
Bien que la revue Europe lui ait consacré un dossier en 2020 et qu’un essai de Laurent Albarracin soit paru en 2011, Pierre Peuchmaurd n’a pas eu encore la reconnaissance qu’il mérite. Toutefois, son univers poétique est très accessible. Comment en parleriez-vous ?
Stéphane Mirambeau : A-t-il seulement cherché cette reconnaissance ? Lui qui avec discrétion, en marge des maisons de la poésie et des prix, vivait pour la poésie : la sienne et celle des autres. À lire, par exemple, ses écrits consacrés à Maurice Blanchard, désespérément méconnu, on voit mieux ce qu’est un poète.
Comment parler de la poésie de Peuchmaurd sans paraphraser ce que d’autres ont déjà su en dire avec tant de justesse ? Sa poésie est sans fioriture, sans rhétorique (il en avait horreur), elle est facile à lire. Lyrique sans emphase, elle va ricochant, d’image en image, habitée de couleurs, d’animaux, de nature, de beauté, d’érotisme, de mélancolie, d’humour, de révolte, d’effroi… : elle dessine un monde palpable et vivable pour ceux qui n’ont pas renoncé à l’imaginaire et au merveilleux.
Dans sa préface, Jean-Yves Bériou rappelle l’expression choisie par le poète pour qualifier sa poésie : "lyrisme radical." Il parle de son lien puissant avec le surréalisme et inscrit son œuvre dans la "grande poésie moderne" à partir de Nerval et Baudelaire, Rimbaud et au-delà Marina Tsvetaïeva ou Maurice Blanchard, auquel Pierre Peuchmaurd a consacré un essai. Vous ne souhaitez pas "paraphraser" ce que certains ont dit avec tant de justesse. Toutefois, il existe une constellation de poètes, poétesses et d’artistes autour de Pierre Peuchmaurd, dont bon nombre figure dans votre catalogue. Pouvez-vous nous en parler, que nous puissions comprendre comme il y a là d’essentielles amitiés ?
Stéphane Mirambeau : Les amis tenaient une place importante dans la vie de Pierre Peuchmaurd. Avec eux ou autour d’eux, il a fondé et animé plusieurs maisons d’édition et revues, les invitant à y publier leurs poèmes ou leurs créations graphiques. L’orientation générale demeurait le surréalisme, qui pour Pierre : "a été, reste une des passions de ma vie, et certainement son axe moral."
Au fil des années, certains ont en effet rejoint ma maison comme Joël Cornuault, Ivar Ch’Vavar, Anne-Marie Beeckman, Olivier Hervy, Laurent Albarracin, Jean-Yves Bériou, Alexandre Pierrepont, Olivier Hobé, Joël Gayraud, Christine Delcourt : tous des poètes lyriques, des lyriques "au chant serré et plutôt radical", accompagnés par des artistes comme Hervé Simon, Jean-Pierre Paraggio, Georges-Henri Morin, Jean Terrossian, Jorge Camacho.
Ces personnes composent à présent une jolie flottille amarrée au port de Mainard, formant un rempart de résistance face aux blessures permanentes que le réel nous inflige. Je publie certaines de ces voix depuis plus de vingt ans et d’autres les ont rejoints ou les rejoignent peu à peu. Régulièrement, nous aimons nous retrouver, partager des idées, des projets, parler poésie sous le feu du vin et des mets. Mais je n’en suis pas l’animateur. Je suis davantage à mon aise à œuvrer comme un artisan bâtisseur. Et, de livre en livre, il advient qu’une amitié naisse, parfois même sans que la rencontre physique ait lieu. Dès lors, ma fidélité et mon écoute sont sans réserve, mais qu’on ne s’y méprenne pas : c’est toujours le texte qui oriente ma décision de publier ou non.
En échangeant, nous évitons le "comment-taire" au sujet de la poésie de Pierre Peuchmaurd comme la meilleure manière de la, et de le, saluer. Je vous propose de laisser parler le poète. Pouvez-vous choisir un poème que vous aimez, qui témoigne de cette poésie à la fois précise et empreinte de simplicité, d’une imagination continue et pourtant accentuant notre perception du monde de manière vertigineuse ?
LES RUES TRANQUILLES
Ici en avril
les rues sont tranquilles
et on a des orages
et le temps se déchire
sur les rochers du temps
Un chien aboie
et tout le sang bascule
dans la nuit désossée
Ta tête tombe,
tu vas mieux
Il y avait sûrement des oiseaux qui criaient
des affres, du silence
et des voix pour se taire
en attendant ta mort
et ton âme jaune oh ! ton âme jaune
ils te l’ont prise
Les anges
avaient un sexe énorme
L’eau qu’on jette aux poissons
la terre sur les vers noirs
l’air où tu tiens l’oiseau
des dernières volontés,
toutes ces roues dans le soir
et les poutres du ciel
on les secoue aussi
Une erreur incompréhensible :
un soleil par exemple,
ou deux jambes
dans une tête
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Œuvre poétique complète, de Pierre Peuchmaurd, Pierre Mainard éditeur, juin 2026
Poète, Marc Blanchet a publié une trentaine de livres, comprenant également des essais, des proses et de courtes fictions. Photographe, il est exposé en galeries, centres d’art et institutions. Performer, il tourne avec le spectacle co-écrit et mis en scène par Hélène François, Une vraie vie de poète. Il chronique la littérature et la musique, et est rédacteur pour de nombreux lieux culturels (programmes et entretiens avec des artistes).