"Les Amateurs", un polar médocain
Après être parti à l’aventure autour du monde au XVIIe siècle avec son épique, foisonnant et acclamé roman Pour mourir, le monde (Agullo), Yan Lespoux s’ancre à nouveau dans son cher littoral médocain avec cette réjouissante comédie de caractères déguisée en polar. Il a profité d’un authentique fait d’hiver de 2019, où des ballots de cocaïne s’étaient mystérieusement échoués sur les plages landaises, pour tisser ce court roman apparemment noir, mêlant mafieux approximatifs voulant récupérer leur cargaison et locaux avides de tirer profit de cette manne inespérée.
Contrairement au défilé de bras cassés qui peuple l’histoire, l’auteur n’est certainement pas un amateur. Il déroule avec grande maîtrise son récit et une désopilante galerie de portraits de ces non-professionnels, losers et autres échoués, d’ici et d’ailleurs.
Mais, et c’est là tout le sel de cette histoire, ce roman choral construit en flashback est raconté du point de vue d’Hélène, la patronne du seul bar ouvert, autour lequel gravitent tous les Amateurs du titre, "un phare dans la tempête. le dernier refuge de ceux qui avaient le bonheur, le courage, la folie ou tout simplement pas le choix, de passer leur hiver ici".
Véritable c(h)œur du récit et voix de l’auteur, depuis son poste d’observation privilégié des vies fracassées au comptoir, elle égrène ses souvenirs en très courts chapitres incisifs et nous embarque dans ce petit monde cruel et drôle.
À travers elle et sa mère pas si grabataire qui tient la caisse, l’auteur fait corps avec ces perdants attachés et attachants et ce sont les condescendants "Bordelais" ou autres méprisants "Parisiens" qui font office de figures exotiques. La question des surnoms ( chacun a le sien) constitue d’ailleurs tout au long de l’ouvrage un hilarant leitmotiv, permettant à l’auteur de se livrer, d’une plume malicieuse et acérée, à un jouissif festival des origines de chacun d’entre eux. Le Belge, l’Américain, Poupoule, Créatine ou Temesta sont quelques-uns des surnoms dont on laisse au lecteur la gourmandise de découvrir l’origine.
L’humour, qu’il soit noir, jaune ou de toute autre couleur, omniprésent du début à la fin du livre, revient à chaque page comme les vagues des marées amenant la poudre blanche de l’intrigue. Une intrigue que, d’ailleurs, les personnages suivent plus qu’ils ne mènent, à l’instar de cette lieutenante de police qui, pourtant plus futée que la plupart des protagonistes de l’affaire, n’aura au final qu’un rôle minime dans sa résolution.
Mais, en prenant le temps de tracer cette tranchante ribambelle de portraits, l’auteur livre au scalpel l’étude sociale d’une petite communauté exclue des grandes métropoles.
S’il était américain, Yan Lespoux pourrait passer pour un frère Cohen caché, qui aurait donné sa version littéraire d’un Fargo médocain.
Parce qu’entre férocité et affection, sordide et dérisoire, grotesque et tragique, avec Les Amateurs, on reste dans une miteuse histoire crapuleuse et on sait que tout ça finira mal pour certains…
(Photo : Mark Eacersall)