"Goûter au cimetière", sa langue exilée dans la nôtre
Et toi, devine la fin de mon récit.
Écris que le monde était tissé de barres verticales,
que j’étais un perroquet, un toucan,
qui ne désirait que les grands pins
du nord de Téhéran.
Quel est celui qui s’envolera au petit matin, entre les efforts du cou et de la corde, jusqu’aux pages jaunes du livre de Rûmi ?
Où est celle qui reçoit les mots d’amour posthumes, dans quel autre lieu pâle où les lèvres n’embrassent plus ? Inerte, froid, disloqué, obscur, le monde où elle ouvre les bras – n’est plus. Que pluie – et chaque goutte fragmente le nouveau paysage. Que silence – et tout vrombit de chants disparus, comme un peuple d’abeilles déchu de son essaim.
Banafsheh Farisabadi publie Goûter au cimetière aux éditions Cailloux des chemins1.
Entre les vers des poèmes, à la surface des mots, on devine les accents dispersés du persan – les oiseaux circonflexes, les lignes étirées qui ornent le nom des figures tutélaires de la poésie : Rûmi, Khayyām, Farrokhzâd, des stries, des ailes, des voix… Un fil coupé, qu’on renoue plus loin.
En 2009 et 2010, en Iran, la république islamique interdit ses recueils – elle refusera, dès lors, d’y publier ses poèmes, pour ne rien enfanter avec la censure, ne rien ajuster.
C’est d’ici qu’elle écrit. En français, à découvert, sans compromis. Et sa langue exilée dans la nôtre inventorie chacune des pliures, des blessures, des absences – et les amputations, et les ensevelissements.
Je pensais à l’image familière d’un corps vide suspendu à un crochet de grue.
Elle est l’œil de l’écorché qui regarde son orbite. Poète – qui nomme l’absence. Les organes, les membres, les mèches de cheveux à jamais séparées de leur forme initiale.
Partout, ça manque. Tranche. Ça se retire et s’éparpille ; comme si les choses d’elles-mêmes se livraient à leur dernière minute. Et puis, ne disaient plus rien.
Poète, elle raconte ces formes incomplètes. Le détail des cellules et des parties disloquées. Le bras cassé du prisonnier numéro 5, pendu. La vessie saturée de Mohsen, exécuté, avec un pantalon propre et un espoir brisé dans la gorge. Sa barbe de soie et ses yeux d’amande. Le cri de sa mère. L’ode inachevée de la jeunesse fauchée – un fragment joint aux années à venir.
Poète, elle déploie ses ailes, ses langues ardentes, l’air brûlant d’une bouche.
Sachez : qu’en exil, elle reprendra à la mort, jusque dans son assiette, les restes désossés.
Dans sa postface intitulée Rites du corps, archives de la perte, Atiq Rahimi parle de ce recueil comme d’une "géographie éclatée" que traversent "des courants de violence, de désir et de mémoire" : Banafsheh Farisabadi qui a traduit ses poèmes, mais aussi les romans d’Albert Camus, Victor Hugo, Balzac et Julien Gracq vers le persan, possède une connaissance intime de "ce que signifie faire passer des mots à travers les frontières politiques, linguistiques, symboliques".
Est-elle le berger des idées et des formes, qui décide de l’arrêt, du franchissement du gué, de l’écart – pour traverser plus loin ? La langue couronne, énonce, dénonce, sacrifie, et avec elle progresse la poésie. Sans détour, sans contour fini, elle repasse sans cesse "la logique industrielle de la violence contemporaine".
Tuer dans le respect du cadre légal
Tuer aux heures administratives,
Enregistrer tous les défunts dans le dossier approprié /
Tuer au prix du jour /
Tuer rythmique, tuer décoratif
En racontant ces procédures, écrit encore Atiq Rahimi, la poète réalise un acte de shâhadat - mot "chargé, brûlant", qui en persan comme en arabe signifie à la fois "témoigner" et "se livrer au sacrifice". Témoigner, "ce n’est pas dire ce que l’on a vu depuis un lieu sûr" : c’est assumer le risque qui relie. "Pour ne pas mourir seul".
Banifsheh Farisabadi expose cette voix de poétesse iranienne : comme la grande Simine Behbahâni ("Je suis femme et jamais ne prendrai par ruse / la voie de l’effacement"), comme la puissante Forough Farrokhzâd, qu’elle convoque dans le recueil avec la voiture froissée de son accident ("Comment peut-on se réfugier dans les sourates des prophètes déchus / Nous nous retrouverons comme des morts d’il y a mille ans". Comme Hilla Sedighi, arrêtée et jugée par le tribunal de la révolution islamique ("Par mille ruses ils confisquent nos poèmes / les récitent avec les tambours du mensonge"). Avec Mahsa Amini, jeune femme kurde assassinée en 2023 durant sa détention, devenue le poème d’un peuple qui se soulève aux cris de "Femme, vie, liberté".
Poète, elle ouvre les ailes de la langue pour filer l’histoire des vies souveraines. Elle retisse les peaux. Ne dit-elle pas au dépecé : rassemble-toi, tu n’es plus là, dans ces ornières… Regarde tes morceaux, je les ai comptés pour toi, je les garde, ils seront les perles du poème.
Tu peux y aller, peut-être. Retrouver les grands pins du nord de Téhéran, et le livre de Rûmi, resté ouvert dans l’échoppe du père.
On espère le bonheur absolu d’un corps oublieux, et que la victoire revienne. Belle recousue, dans les mots de Banafsheh Farisabadi.
Et toi, devine la fin de son récit, et qu’il embrase d’autres bouches.
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1. Banafsheh Farisabadi a été accueillie en résidence dans plusieurs lieux de l’Hexagone : Fondation Camargo, à Cassis, Maison Julien Gracq, à Mauges-sur-Loire, le Chalet Mauriac, à Saint-Symphorien, où elle a en partie écrit ce recueil.
(Photo : Günther Vicente)