"La Dernière Patiente" ou l’universel de Rémi Bassaler
D’abord voilé par le brouillard d’un matin automnal, un quartier émerge. Les pizzicatos d’une contrebasse chevauchent une musique urbaine. Puis, entre les arbres, apparaît une tour. Au 23e étage, dans son lit, une femme est réveillée. Son appartement est encombré de cartons. C’est son dernier jour ici, les déménageurs doivent arriver. La tour va être détruite. Médecin généraliste, Judith – jouée par une impressionnante Anouk Grinberg – a vécu ici toute sa vie et, demain, elle sera à la retraite. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est que les 24 heures qui vont suivre vont tout bouleverser. Premier long métrage de Rémi Bassaler, La Dernière Patiente, vient de sortir en salles. Avec l’aide à l’écriture de la Région Nouvelle-Aquitaine, il l’a en partie écrit en résidence au Chalet de Mauriac, en juillet 2019.
Au départ Rémi Bassaler avait écrit ce scénario pour le tourner à Grenoble mais on apprend dans le dossier de presse que "quand il a découvert le quartier du Haut-du-Lièvre de la banlieue de Nancy, celui-ci s’est imposé comme une évidence. […] C’est un quartier typique des grands ensembles et, en même temps, il est totalement unique du fait de son insertion dans un bois. J’ai situé, dit-il, l’appartement de Judith dans la tour Panoramique. Du haut de ses 100 mètres, elle surplombe toute l’agglomération nancéenne. Y faire un film, c’était aussi garder une dernière trace de cette tour avant sa destruction définitive en 2027."
Judith à peine levée se lance dans l’emballage de ce qu’il reste dans l’appartement. On entend sonner quelque part. Elle prend ses clefs et va ouvrir sur le palier un autre appartement sur la porte duquel est écrit "cabinet médical". À l’interphone une jeune femme, Aïda (Luàna Bajrami), lui demande une consultation, elle est enceinte de 8 mois et demi et a perdu du sang dans la nuit. Elle lui répond que le cabinet est définitivement fermé.
S’en suivent les rencontres de différents personnages : Malik (Rabah Nait Oufella), chargé de gérer les déménagements des derniers habitants de la tour dont Judith fait partie, avant l’effondrement de celle-ci dans les jours à venir ; Maël (Félix Lefebvre), le compagnon d’Aïda ; Thomas (Achille Reggiani), le fils de Judith, également médecin mais dans une clinique privée – "chic", dit-elle à Aïda –, qui a manifestement fait un tout autre choix que sa mère…
La Dernière Patiente est nimbée du cercle des films dits du réel. On pense à ceux de Dominik Moll –notamment La nuit du 12 où joue d’ailleurs Anouk Grinberg –, ou encore ceux d’Abdellatif Kechiche, des Dardenne, de Dominique Cabrera…, ces films où on suit des personnages qui tiennent à bout de bras, et où on glisse d’une chronique sociale vers un drame, comme si certaines vies ne pouvaient qu’y… glisser. Ici, toutefois, les silences, les regards, les plans éclairés à la bougie, disent plus que toute une batterie de dialogues. Les parcours en rupture de soin, l’exil, la violence des hommes, la solitude des femmes, tout s’empile. Pourtant, et c’est ce qui fait entre autres le sel de ce premier film, émerge derrière les carapaces des personnages, un humanisme discret, solidaire et primordial, intangible surtout. Et s’il ne peut être lumineux, il est salutaire et de là, contre toute attente, va commencer une autre (nouvelle ?) vie.
Écrit avec Marion Defer, une compagne de la Fémis, le Corrézien Rémi Bassaler n’avait pas prévu de faire du cinéma. Pourtant, inscrit à Sciences Po à Paris, il s’est occupé du ciné-club où il a créé La Semaine du Cinéma (festival de court métrage). Puis, à l’issu d’une année en arts aux États-Unis et d’un stage en production aux côtés de Paulo Branco chez Alfama Films, il comprend qu’il veut écrire et réaliser. Il entre alors en 2017, à la Fémis en réalisation. Depuis, il a réalisé quatre courts métrages dont Un rêve chinois (2016), son film de fin d’étude sélectionné aux Visions du réel, et a été co-scénariste sur deux longs métrages : Paris est à nous d’Elizabeth Vogler (Netflix, 2019) et Le Grand Réveil, du tunisien Louda Ben Salah-Cazanas, dont la sortie est prévue pour 2027. Parce qu’il s’incruste immédiatement dans la rétine et le cœur, La Dernière Patiente, à l’évidence, ne passera pas inaperçu parmi les films de cette rentrée.
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La Dernière Patiente est produit par Les Idiots et co produit par Micro Climat et E.D.I. Films ; tourné avec le soutien de la Région Grand Est et de la Métropole du Grand Nancy ; en partenariat avec le CNC et en collaboration avec le Bureau des Images Grand Est, le film est distribué par Tandem. Musique originale de Jean-Charles Bastion.
(Photo : Centre international de poésie Marseille)