"Le Corset", les airs et les champs
Porté par le savoir-faire du studio angoumoisin Caribara, le premier long métrage d’animation de Louis Clichy, sort en salle après avoir été adoubé par les jurys des festivals de Cannes et d’Annecy. Un regard sincère sur le milieu agricole à travers la tranche de vie de Christophe, jeune garçon corseté épris de liberté.
C’est le jour des photographies de classes. Les CM1 sont les premiers à passer devant l’objectif, pour des portraits individuels. Livre ouvert en mains, sourires timides, naturels, forcés, yeux droits, écolières et écoliers se plient à l’exercice avec plus ou moins de facilité. La dernière tête blonde à prendre place fait tous les efforts du monde pour tenir la position, mais son buste oblique et son corps décroche. Pas le temps de prendre la pose, Christophe glisse à tous les coups hors-champ.
Le jeune garçon vit dans la Beauce avec ses parents, son grand frère et sa petite sœur, dans la ferme familiale. Lorsque l’histoire s’ouvre, Jean, le père, est éleveur bovin et JB, l’aîné de la fratrie, s’apprête à quitter l’exploitation pour entrer au lycée agricole. Du haut de ses 11 ans, Christophe met la main à la pâte autant que faire se peut, mais ses efforts se brisent souvent en un inopiné fléchissement d’échine. À l’école et à la ferme, moqueries et agacements accompagnent ses déséquilibres, jusqu’à l’accident. Le jour où il encastre le tracteur dans un poteau électrique, rendant l’engin inutilisable, son père est contraint de repenser le modèle d’exploitation agricole, et Christophe, conduit chez un médecin, se voit prescrit le port d’un corset, nuit et jour.
"Comme un ouragan"
Dans la famille de Christophe, on parle peu et on s’épanche encore moins. Les paroles ont été remplacées par les gestes répétitifs d’un quotidien de labeur. L’orthèse qui enserre tout le haut du corps de l’enfant semble matérialiser le silence – qu’il soit non-dits, malaise ou pudeur – qui entoure les différents protagonistes. Le langage se cherche ailleurs : dans un échange de regards, une attitude, dans la douceur de l’aquarelle qui compose certaines scènes en de véritables tableaux, et enfin dans les airs qui remplissent soudain les espaces.
Quelque chose d’une colère trop longtemps contenue se dégage d’un bout à l’autre du film, depuis une séquence montrant Jean et Christophe dans la voiture, le père absorbé par les paroles de Comme un ouragan, jusqu’à la reprise finale de cet air par un chœur d’église.
Si l’ouragan évoqué par la chanson populaire renvoie à la tempête intérieure traversée par les membres de la famille, il suggère également l’émoi amoureux vécu par Christophe. Désormais collégien, il fait la connaissance de Clara lors d’une séance de natation. Sauvage et désinvolte, ballotée de villes en villes au gré des remplacements de sa mère enseignante, Clara passe dans la vie de Christophe telle une étincelle. Auprès d’elle, il apprend à faire de l’attirail orthopédique qui le retient une armure et lui invente un pouvoir quand elle vient à se fendre. D’un mouvement brusque de nuque, le voilà capable de déloger une vis de son corset de maintien et c’est alors le monde autour de lui qui ne tient plus droit et qui vacille. Comme une juste inversion des rôles.
"Un rêve d’oiseau"
Rares sont les instants où Christophe demeure figé. Corseté, donnant du relief à la plate région beauceronne, l’adolescent court, pédale, nage et, en songe, il entre en lévitation. Appareillé, surnommé RoboCop par ses camarades, il s’installe au cœur d’autres mécanismes pour les faire vivre et vibrer, devient lui-même instrumentiste : conducteur de machines agricoles et, bientôt, musicien. Sous la protection de Michel, l’organiste de l’église qui tient une place centrale dans l’histoire, avec lequel il prépare le grand concert du 14 juillet, il apprend à maîtriser sa colère pour la transformer en instant de grâce, d’une infinie poésie.
Lorsque Christophe se place devant les claviers et le pédalier, laissant s’éparpiller depuis les tuyaux des notes de prélude, toccata, concerto et autre requiem, il entame une danse réconciliatrice et libératrice – orgue signifie, littéralement, "outil". Fauré, Bach et Vivaldi résonnent de la nef aux champs, chants célestes d’une symphonie terrestre. À la faveur d’un si bémol retrouvé, le "rêve d’oiseau" (titre du poème d’André Lemoyne que Christophe récite au début du film) se répand au-delà du seul enfant. Dessine les contours d’une harmonie.
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Le Corset, de Louis Clichy, en salle le 14 octobre 2026