Yawara : Celui-qui-mord
"Je suis au regret de vous l’annoncer aussi crûment et sans détour, mon cher Bacharel, mais tout porte à croire que les cannibales vous dévoreront au lever du jour." Ainsi commence Yawara, le premier roman de Rodrigo Leão paru dans la collection Grande Ourse des éditions Paulsen, et traduit par Daniel Matias. Une accroche à la fois intrigante et violente qui donne le ton d’un récit romancé de la genèse du Brésil.
Nous sommes au début du XVIe siècle. Angelo Le Rouge et Bacharel sont prisonniers d’une tribu d’Indiens anthropophages, quelque part aux confins de la forêt d’émeraude. Le sort des deux hommes va se jouer à l’aube. Pour faire reculer la nuit, Angelo raconte à Bacharel, un guerrier réduit au silence par la fracture de sa mâchoire, la légende de Yawara, chasseur de jaguars auréolé de gloire, celui-là même qui dévorera sa chair au petit jour.
La guerre fait rage entre les colons et les Indiens, et entre les tribus Indiennes. João dos Piratiningas, chef de guerre portugais puissant et cruel, règne en maître sur la tribu des Tupiniquim dont il a adopté les coutumes et dont il a fait son armée. Ses chiens-jaguars sanguinaires à ses côtés, il tue et rafle des Indiens afin de les vendre comme esclaves, avec l’aide de frère Simiõ. C’est lors de l’une de ses expéditions meurtrières que l’un de ses chiens fait naître de sa gueule un nourrisson criard, un enfant-démon, baptisé Yawara, Celui-qui-mord
Yawara grandit en paria chez les Tupiniquim. Une nuit, Cajuru, son seul ami est dévoré par un jaguar noir. Dès lors, Yawara n’a de cesse de traquer et tuer cet animal. Grâce à l’aide de Raira, l’Indienne qui voulait être un Indien, une guerrière crainte et la plus qualifiée au maniement de la sagaie, il se hisse au rang des chasseurs de jaguars et devient une légende vivante. Pourtant, malgré sa quête ininterrompue, la piste du félin noir reste introuvable.
La région ne compte que deux blancs, deux portugais qui ont abandonné Dieu, le roi, les bonnes mœurs, la civilisation et tout ce qui fonde un homme moderne. L’un est João dos Piratiningas, chef de guerre parmi les sauvages ; l’autre, frère Simiõ, s’est improvisé faux prophète et prêche une doctrine mensongère. Les enfants de la tribu, et parmi eux Iara, la fille de Raira, se laissent séduire par les histoires de cet imposteur en soutane. Ils partent vivre sur sa terre, et disparaissent sans que personne ne sache quelle destination ils ont pris. Mais vient un jour où le corps de Iara est retrouvé mutilé et sans vie non loin des terres de frère Simiõ. Pour Yawara, c’est alors la chasse d’un autre démon qui commence.
Pour ce premier roman, Rodrigo Leão offre un récit prenant, intense, cruel et violent. S’il retrace un pan romancé de l’Histoire Moderne du Brésil, un temps où, dans le Nouveau Monde, l’Europe bâtissait des pays en gorgeant leur terre de sang, l’auteur tisse une allégorie du visage du Brésil apparu en 2018 avec l’élection de Jair Bolsonaro, un Brésil brutal, cupide, raciste et fondamentaliste qui a reproduit la violence dans laquelle le pays avait vu le jour.
Yawara est un livre aussi dense et riche que la forêt d’émeraude. Nourri de documentation et de réflexion, de philosophie et d’humanisme, le roman plonge le lecteur au cœur d’une histoire et d’une pensée profondes et complexes, l’immerge dans cette forêt inextricable, à la fois hostile et accueillante. Le texte est magnifiquement servi par la traduction ciselée de Daniel Matias. Le traducteur, par sa voix, retranscrit les intentions de l’auteur avec force et précision, et donne au texte une ampleur et une envergure qui fait de Yawara une expérience de lecture haletante.