"Hemingway, la jeune fille et la mer", l'adieu à l’ennui
Ernest Hemingway est seul à Key West, les guerres et les violences du siècle sont loin ou à venir : que faire pour tromper la torpeur ?
Grosse moustache et corps de géant, voilà Ernest Hemingway en 1933 dans sa maison de Key West, la dernière des îles de l’archipel des Keys qui ne sont pas à l’époque encore reliées par un pont à la Floride. Cuba, où l’écrivain vivra des années plus tard, n’est qu’à 90 milles nautiques. Il a déjà publié Le Soleil se lève aussi et L’Adieu aux armes et affirmé un style bref inspiré par ses expériences et les choses vues. Dans la bande dessinée de Philippe Charlot (scénario) et Laurent Zimny (dessin), Ernest est attelé à l’écriture d’une aventure que son éditeur lui réclame, seul dans la grande maison désertée par sa femme et leurs deux garçons, une bouteille toujours à portée de main. La prohibition n’en a plus que pour quelques mois, mais l’île est loin du continent et la loi y est plus relative. Toujours menacé par l’ennui, Ernest boit le soir, boxe des collègues de comptoir qui font semblant d’aller au tapis face au grand Yankee, écrit le matin et parfois s’échappe sur son bateau, le Pilar, en espérant sortir un fameux marlin qui sera bien plus tard, en 1954, la bête légendaire des eaux cubaines du Vieil homme et la mer. Clin d’œil au futur best-seller, Hemingway, la jeune fille et la mer propose un condensé du personnage de l’écrivain en insistant sur un côté matamore et roublard mais aussi tendre et enfantin. Un fond sombre, lui-aussi bien connu, se traduit par un besoin fondamental de divertissement, autrement dit d’aventure, quelque chose qui puisse faire palpiter la routine du quotidien voire inspirer une écriture.
Roublard et roublarde
C’est dans un recoin du Pilar que cette aventure débarque dans la vie de l’écrivain, en la personne d’une jeune fille de douze ans, Janet, qui vient de fuir sa famille dont un père soumis à l’alcool depuis son retour de la guerre et qui veut tenter fortune en important clandestinement du rhum de Cuba. Passagère clandestine sur son bateau, l’intrépide Janet entre dans la vie de "papa Hemingway" et va lui rendre la monnaie de sa pièce en termes de roublardise. Mêlant des dialogues vifs et plutôt brefs, un dessin qui va lui aussi à l’essentiel en suivant une ligne simplificatrice, des couleurs qui soulignent des atmosphères sans traitement réaliste, Hemingway, la jeune fille et la mer est un petit conte, une nouvelle mise en image dans un esprit joueur.
Charlot et Zimny imaginent une histoire qui aurait pu être écrite par leur auteur fétiche. Ils s’arrangent avec quelques éléments de la réalité pour les besoins de la fiction, ils partagent une admiration sans fascination et une tendresse pour l’écrivain avec une visée didactique, appuyée par un cahier final. Ils rendent hommage avec légèreté. Et leur Ernest, un rien grandiloquent, de remercier finalement une Janet qui paraît bien plus adulte que lui : "C’est après ça que je cours, après ces choses qui t’arrachent à ce vers quoi la vie t’attire inexorablement. Tu m’as sorti du mauvais rêve dans lequel je m’étais assoupi". Janet ne comprend pas vraiment ce qu’Ernest lui dit, elle a d’autres chats à fouetter.
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Hemingway, la jeune fille et la mer, de Philippe Charlot et Laurent Zimny, éditions Dargaud, à paraître le 10 avril 2026