"Le Retour du projectionniste" : un cinéma né de la solitude et de la neige
Entre mémoire collective et persistance du cinéma comme acte de résistance, Le Retour du projectionniste d’Orkhan Aghazadeh raconte la tentative fragile de faire renaître un cinéma de village. Portée par Samid, ancien projectionniste, et Ayaz, jeune homme tourné vers l’avenir, cette résurrection devient un espace de transmission, de nostalgie et de force collective. En 2020, Orkhan Aghazadeh a été lauréat de la Résidence internationale d’écriture de La Prévôté, portée par ALCA, qui lui a offert un temps de recherche, d’écriture et d’accompagnement pour développer ses projets. Lors d’un entretien à distance, nous avons évoqué son parcours, son rapport aux images, ainsi que le rôle essentiel des soutiens publics et des résidences dans son travail.
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Pourriez-vous revenir sur votre parcours : votre formation initiale en journalisme, puis votre passage au cinéma ?
Orkhan Aghazadeh : J’ai étudié le journalisme, mais je ne m’y suis jamais retrouvé : il privilégie les faits au détriment de l’expression personnelle. Issu d’un milieu familial lié au cinéma — mon père était réalisateur pour la télévision — j’y ai été sensibilisé malgré ses mises en garde sur la difficulté du métier. J’ai d’abord travaillé comme opérateur caméra pour me former à la fiction, avant d’intégrer la London Film School grâce à une bourse du ministère de l’Éducation d’Azerbaïdjan. Cette formation pluridisciplinaire m’a permis de développer mon langage cinématographique à travers le son, le montage et la mise en scène, et de me spécialiser comme scénariste-réalisateur. J’ai achevé mon parcours avec le court métrage The Chairs, étape clé de mon chemin artistique.
The Chairs a été sélectionné et récompensé dans de nombreux festivals internationaux. Qu’a représenté cette reconnaissance à un moment clé de votre parcours ?
Orkhan Aghazadeh : Je considère qu’un court métrage est avant tout un véritable passeport. Sa sélection dans de grands festivals peut beaucoup accélérer les choses : The Chairs a ainsi été présenté en première au festival de Poitiers, en France, et l’année suivante mon projet a été retenu pour le programme “Jump-In”. Cette étape a été très importante pour moi, offrant un accompagnement précieux avec des mentors pour structurer les projets et constituer des dossiers solides. C’est là que j’ai commencé à mieux comprendre le fonctionnement des résidences, des réseaux professionnels et des recommandations.
Vous avez été lauréat de la Résidence internationale d’écriture de La Prévôté en 2020. Qu’en retirez-vous ?
Orkhan Aghazadeh : La résidence, d’un mois à Bordeaux, m’a offert un cadre unique : un appartement pour travailler en solitude, loin des contraintes, avec une grande liberté pour écrire et développer mon projet. J’ai bénéficié d’un accompagnement dramaturgique très précis avec Philippe Barrière, qui m’a permis d’entrer dans les détails du scénario et de questionner profondément le projet. Même si la période Covid limitait certaines rencontres avec des producteurs, celles qui ont eu lieu ont été marquantes et ont parfois nourri d’autres projets. Cette expérience a été essentielle pour structurer mes idées et avancer concrètement dans mon parcours de réalisateur, tout en mesurant l’importance du soutien des résidences et des fonds publics dans le développement de films exigeants et singuliers.
À votre avis, quel rôle jouent aujourd’hui les résidences et fonds publics dans la diversité des formes et récits au cinéma ?
Orkhan Aghazadeh : Je pense que c’est extrêmement important. La France a une tradition unique en matière de résidences artistiques, ouverte non seulement aux artistes locaux, mais aussi à des créateurs du monde entier, ce qui est assez rare ailleurs. L’intérêt principal de ces résidences, selon moi, est qu’elles permettent à un artiste de s’extraire de son environnement habituel et de bénéficier de moments de solitude pour écrire, noter, explorer ses idées. On se retrouve dans un lieu dédié, libre des contraintes financières ou sociales, et l’on peut se concentrer pleinement sur son projet. Être éloigné de sa famille ou de son quotidien offre un regard neuf sur ce que l’on écrit ou crée, des perspectives qu’on ne percevait pas auparavant. C’est un peu comme en journalisme : il faut savoir prendre du recul pour observer, analyser et comprendre avant de choisir sa position. La résidence permet ce même recul, tout en laissant à l’artiste la liberté de décider de la direction à donner à son travail. Elle favorise ainsi le développement de sa propre langue cinématographique et la réflexion personnelle.
Comment percevez-vous les différences entre l’Azerbaïdjan et la France pour un réalisateur indépendant ?
Orkhan Aghazadeh : Être réalisateur indépendant en Azerbaïdjan est difficile : les financements sont limités et la censure implicite impose des contraintes sur les sujets et l’esthétique. Beaucoup considèrent qu’un film doit "faire l’éloge" du pays et éviter de montrer certains aspects jugés négatifs. Il y a des préférences officielles pour certains thèmes et certains goûts esthétiques. En Europe, l’espace de création est beaucoup plus ouvert aux nouvelles voix et aux expérimentations, offrant les conditions nécessaires pour permettre à chaque cinéaste de développer sa langue cinématographique et de questionner sa pratique.
À propos de Le Retour du projectionniste, pouvez-vous nous raconter votre rencontre avec Samid et ce qui vous a le plus marqué chez lui ?
Orkhan Aghazadeh : Pour mon film de fin d’études, je cherchais un village rural et j’ai découvert celui-ci, qui m’a immédiatement frappé. Lors d’un repérage hivernal, bloqués par la neige, nous avons été hébergés par Samid, qui nous a parlé de son passé de projectionniste et montré son matériel conservé dans une cave. J’ai filmé quelques images avec mon téléphone, puis, après mes études, je suis revenu tourner davantage, d’abord seul puis avec une équipe, sur près de deux ans. Samid m’a touché par sa solitude et la nostalgie liée à la perte de son rôle central dans la vie collective. En tant que projectionniste, il rassemblait les gens et participait à une expérience commune. Le film montre comment il utilise le cinéma pour combler ce vide intérieur et retrouver une forme de reconnaissance
Avez-vous laissé les événements se dérouler naturellement ou êtes-vous intervenu pour guider certaines scènes ?
Orkhan Aghazadeh : Dès le départ, je ne voulais pas d’un film purement observationnel. Les producteurs m’ont laissé libre de la forme, et j’ai choisi une approche hybride entre documentaire et fiction. J’intervenais donc pour provoquer certaines situations, toujours à partir de la réalité. Le film s’est construit dans un équilibre fragile entre observation, intervention et reconstitution, en acceptant l’incertitude que ce risque impliquait.
J’ai remarqué certaines similitudes dans votre traitement du cadre et des paysages avec Abbas Kiarostami ou Nuri Bilge Ceylan. Leur cinéma vous a-t-il influencé ?
Orkhan Aghazadeh : Ce sont deux cinéastes que j’admire profondément. Kiarostami, en particulier, occupe une place centrale pour moi. Son langage cinématographique, à la fois très simple et extrêmement précis, m’a toujours profondément marqué. Son rapport à la réalité et à la vie, m’a beaucoup nourri. Il disait que pour atteindre la vérité, il fallait parfois passer par le mensonge. Cette idée m’accompagne profondément : si la réalité, telle quelle, suffisait, le cinéma n’existerait pas comme une forme de réalité alternative. Je pense que mon attrait pour des formes hybrides, entre documentaire et fiction, s’inscrit aussi dans cette réflexion, peut-être de manière intuitive. Concernant Nuri Bilge Ceylan, j’admire sa capacité à s’approprier différentes influences pour créer un langage personnel, notamment à travers la simplicité et le traitement du paysage.
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Le retour du projectionniste, de Orkhan Aghazadeh, en salle le 21 janvier 2026