Claire Géhin lit Marcelle Delpastre
Matrimoine littéraire retrouvé
"Matrimoine littéraire retrouvé" est une série consacrée aux autrices néo-aquitaines malmenées par la postérité. Romancières, avant-gardistes, féministes, conférencières, journalistes, toutes ces femmes de Lettres laissent derrière elles des œuvres riches. Prologue a demandé à une nouvelle génération de plumes féminines de s’emparer de ces écrits qui composent, en partie, le fonds de la bibliothèque patrimoniale numérique d’ALCA. Pour ce sixième volet, l'autrice Claire Géhin s'est passionnée pour l'écrivaine paysanne Marcelle Delpastre, iconoclaste au verbe fulgurant, autant attachée à sa terre qu'à sa plume.
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La clé du tracteur
Lire Marcelle Delpastre et ne pas se sentir bête – comment ?
Dans cette consommation effrénée d’images – visibilité, vitesse, violences. Dans une forme de mensonge collectif, nos cerveaux nécessairement dissociés. Sur les réseaux sociaux où, parmi les horreurs du monde, compte encore à ce point la mise en scène de soi, du beau soi, du soi qui réussit, qui parvient.
Chercher auprès d’elle, Marcelle, le temps long de l’écriture et celui des mémoires.
Lire.
Lire Marcelle Delpastre.
"Il y a toujours plus de temps que de vie."
Accepter la pause.
La suivre, un peu intimidé·e, ne sachant pas encore si la rencontre aurait bien lieu. Si, craignant d’être jugée par eux, elle jugerait les citadin·es, les néoruraux, les intellectuel·les ou les modernes. La suivre, au coin du feu, dans la pièce à vivre de la ferme de Germont, à six-cent mètres d’altitude dans les montagnes limousines, où elle naquit en 1925 et mourut en 1998. Dans cette maison, qu’elle ne quitta pratiquement jamais.
Lire Marcelle Delpastre et ne pas se sentir imbécile – comment ?
Entouré·e de cette nature, de cette terre qu’on bredouille en termes vagues – arbres, feuilles, racines ne sachant dire la motte brune, la glèbe rouge, le sillon –, qu’on n’arrive plus à toucher, par trop de ville ou d’écrans interposés. Chercher auprès de Marcelle, Marcelle Delpastre, la beauté de cette ferme familiale enfouie dans nos mémoires d’arrières-petits-enfants de paysan·es. Emmêler les mots et les souvenirs avec toutes les fermes de Germont qu’on a connues jusque-là. Garder en tête que, nous, nous avons simplement passé un regard par l’entrebâillement de la porte, éprouvé dans les vacances de l’enfance la lenteur du temps, écouté le sifflet de la cocotte minute, gardé quelques images, quelques odeurs : le nez qui coule. L’aller-retour au bûcher pour raviver le feu. Le petit foulard autour du cou. Les mains sculptées par le travail de la terre, la mécanique agricole. Tout au plus sommes-nous parvenu·es à arracher quelque recette approximative d’une soupe inimitable.
Rêver de cette vie simple à écrire et faire tourner la petite ferme familiale pour se nourrir et gagner quatre sous.
Est-ce que ce sont des souvenirs ou des clichés qui ont pris leur place ?
Se savoir – et se moquer un peu –, plus proche de celles et de ceux qui portent en ville la veste bleue d’ouvrier, revendiquant ainsi un plus ou moins proche héritage prolétaire. C’est vrai. Il faudrait accepter de s’en laisser conter par Marcelle, sans porter la cote.
La suivre dans ses mots, dans sa langue, sa musique, son rythme, ses paysages. S’enraciner dans ses récits, ceux l’éthnographe, de la poétesse. C’est tout. S’asseoir auprès d’elle, Marcelle, au coin du feu, et ranger son téléphone portable.
Oui, ranger son téléphone portable.
Essayez.
"Que si vous êtes sur le seuil, voyez : j’ouvre la porte. Veuillez entrer."
De toute façon, il n’y a pas de réseau.
C’est ainsi que se disaient les contes.
On commence à se réchauffer, à la veillée, au coin du feu et des histoires, dans la nuit noire. On convoque les images, s’astraignant tant bien que mal à ne pas trop romancer, à ne pas trop idéaliser une paysannerie aujourd’hui disparue.
Marcelle sourit. Elle sait bien ce que sont les légendes de la mémoire.
Marcelle écrivit sept tomes de mémoires. Les Chemins creux. Derrière les murs. Prendre le temps de vivre. Le Temps des noces. Et, plus tard, celui du retour du soi. Le Jeu de patience. Distinguer ces deux moments, cesser le commentaire immédiat – ou alors en faire un poème. Les Lourdes chaînes de la liberté. Ne pas oublier, tout de même, que jouir de son temps, est le privilège de bien peu de gens. Le Passage du désert. Observer, dans sa maison les ombres qui défilent, et les tableaux éphémères que la lumière créé sur les murs, les roses, les oiseaux, les arbres, la feuille, la terre, le coin du feu, les visages, les rides qui creusent les joues. La Fin de la fable.
Sentir la terre, les lieux, les quelques âmes de Germont devenir familières. Le Mémé qui passe et qui conte. La voisine Germaine. Les femmes de chez-nous. La Marraine, qui connaît les paroles des chants traditionnels. Los Petits. La mère, qui se montre parfois humiliante, contrôlante, le père qui a transmis un peu de musique. Le grand-père, lo Paitau, qui conte, et auprès de qui elle a décidé toute jeune enfant que, comme lui, elle parlerait occitan.
"Parlarai patoès coma los Petits e lo Paitau."
Car elle choisit sa langue. Le limousin, comme le grand-père. Son père, ancien Parisien, fut moqué parce qu’il ne savait pas bien rouler les r, et elle, pendant ses années de pensions parce qu’elle les roulait trop : "Car je roulais les r, terriblement – férocement – plus dur qu’on ne casserait des pierres à coups de masse. C'étaient des r secs, roulés de la langue, à l’occitane, et non point crachés de la gorge, ni mâchés entre les dents, non pas de ceux dont riait la Marraine : “Parla gras ! Parla gras en las merdas. Il parle gras ! Il parle gras dans les merdes…” Que de considérations Marcelle fit de cette langue, qu’elle apprit à orthographier sur le tard – quelle est la bonne orthographe d’une langue qui n’est pas tout à fait la même d’un village à l’autre – ces villages qu’on appelait alors des pays. À qui appartient de figer une langue ?
Ne pas vouloir immédiatement comprendre, absolument traduire. Écouter. Réécouter. La lenga que tan me platz… Car, dit Marcelle : "Une fois traduit, qu’en reste-t-il, de ce parfum de la chanson, du poème lui-même ? De ce jour – de ces champs, des moissons en fleurs… non plus que de la langue1 ?" Savourer de savoir écouter. Et puis attendre. Alors sentir les racines des mots et des histoires se déployer depuis l’oreille jusqu’au cœur.
Ainsi ne suffirait-il pas de rester pour avoir des racines, d’utiliser "chez-nous" comme pronom – "chez nous faisaient ci, chez nous disaient cela." Mais écouter les récits de celles et ceux qui habitent un territoire, un pays, qui prennent le temps de le vivre, de le faire vivre et de le raconter. Qui ont cette conscience de la valeur de ce qui les entourent – qui risquent peut-être de disparaître.
E travarai mon sendarol
e trobarai ma via per ieu, lo chamin de ma saba,
e marcarai ma piada
Comme Marcelle Delpastre faire entendre son existence exemplaire.
Tendre vers le visage de la poésie. Pour cela ne s’arrêter, jamais, de conter. Une anecdote en entraînant toujours une autre.
Récits ethnographiques. Prose. Poésie. Une prose adroite qui semble facile, fluide, simplement accouchée, rituelle. Coucher sur le papier, le poème quand il est déjà composé, et sa musique déjà là. À la nature, mêler l’imaginaire, le bizarre, la mort, l’érotisme, le spirituel. Se tenir prêt·e au grand voyage immobile de La fille assise.
Quitter un moment le petit près, le pâturage, et faire quelques études, Marcelle eût pu devenir institutrice. Finalement, elle resta à Germont. Ce fut ainsi. Est-ce la raison pour laquelle on trouve peu de trace de culpabilité dans ses textes ? Cette culpabilité, cette rupture avec la langue de sa famille, celle des Annie Ernaux, Didier Eribon, Edouard Louis ?
Elle choisit la poésie. Ceci, oui, elle l’a choisi : "Je n’avais pas fait vœu de rester à la terre. Je n’avais pas choisi. Je ne l’avais pas décidé. Travailler à la ferme, j’y étais, c’était tout naturel. Mais la ferme ne m’intéressait pas."
À Germont, ses parents, la marraine, personne qui réellement veuille la rencontrer elle. Elle est là, simplement là. Toujours là. L’héritière, oui, mais plus tard, quand tous seront morts et qu’elle restera seule à la ferme. Toute sa vie, elle aide, travaille presque gratuitement pour ce lieu qui ne lui appartient pas.
Mais Marcelle était là. "Je n’ai pas fait de retour à la terre, j’étais revenue chez moi […]. Pour devenir moi-même. Pour être moi2." Page après page, cahiers à spirales après cahiers d’écolières, tracer, poème après poème, récit après récit, son chemin de liberté.
Bien sûr, elle fut questionnée par des journalistes avides de lui rappeler les vies qu’elle n’avait pas eues, et d’y chercher force regrets. Et le mariage ? Et les enfants ? Aurait-on interrogé ainsi un auteur, reconnu dans sa puissance créatrice ? N’avoir ni enfant, ni mari, pour une femme, quelle drôlerie.
Bien sûr, elle fut blessée. Par des amies trop vite parties. Par des remarques de voisinage ou de citadin·es. Par des moqueries maternelles. Par des universitaires sûr·es de leurs savoirs. Entre ville et campagne, entre vie intellectuelle et vie à la ferme, oui, quand même, cette difficulté à trouver sa place.
Mais sans que jamais cela devienne son sujet.
Écrire.
Écrire pour reprendre le pouvoir sur une vie qui, peut-être, ne lui en laissa pas toujours. Éprouver, de l’intérieur sachant la valeur de ce qui l’entoure, de son existence. Et chercher partout chez Marcelle Delpastre les preuves de cette phrase imbécile et nécessaire : trouver sa voix, habiter le monde, de toute sa poésie, de tout son corps.
Ce ne fut peut-être pas délibérément féministe. Mais se saisir d’outils accaparés – dans les récits dominants – par la prétendue force supérieure naturelle des hommes, ça l’est nécessairement. Reprendre ces savoirs accaparés. Alors se délecter de ce récit de mécanique écrit de main de femme, d’y trouver de l’humour, et de la joie. Prendre en bouche ces termes, avant se saisir de l’outil interdit. Enfin, grâce à elle, Marcelle, savoir qu’on peut ; faut-il encore le dire et le prouver quand ils en doutent – et nous. Savoir qu’en fait, on a toujours été capables… Savoir, pouvoir.
Faire du tracteur seins nus. Avoir une pensée pour toutes celles qui s’élancent dans l’aventure agricole contemporaine, celles qui dirigent leurs exploitations, qui nourrissent, élèvent, galèrent, qui trop souvent répondent à la question : "Il est où, le patron ?"
Faire d’elle, Marcelle, sur son tracteur seins nus, une statue pour elles.
Et je tracerai mon sentier, je trouverai
ma route, ma route à moi, le chemin de ma sève.
Je marquerai l’empreinte de mon pas.
Rallumer son téléphone. Cinq heures du soir, déjà.
E travarai mon sendarol
Laisser la Marcelle là pour l’instant.
e trobarai ma via per ieu, lo chamin de ma saba,
La remercier.
e marcarai ma piada
Et attraper la clé du tracteur.
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Bibliographie
Marcelle Delpastre, L’Histoire dérisoire, Marguerite dans le miroir, La fille assise, Fédérop, 1990
Marcelle Delpastre, Les Chemins creux, une enfance limousine, Payot, Récits de vie, 1993
Marcelle Delpastre, Derrière les murs, les années de pension, Payot, Récits de vie, 1994
Marcelle Delpastre, Cinq heures du soir, Proses pour l’après-midi, Payot, 1997
Marcela Delpastre, Paraulas per questa terra, recueil, Edicions dau Chamin de Sent Jaume, 1997
Marcelle Delpastre, Le Jeu de Patience, Payot, Récits de vie, 1998
Miquèla Stenta, Marcelle Delpastre, à fleur de l’âme, photographies de Charles Camberoque, Vent Terral, 2016
À écouter aussi : Marcelle Delpastre ou le grand voyage immobile