Avec Christophe Fourvel, l’écriture de soi au cœur du collectif
L’auteur Christophe Fourvel anime des ateliers d’écriture pour tous les publics. Convaincu que cette pratique est nécessaire à l’épanouissement de soi, il intervient dans divers univers collectifs (écoles, quartiers, hôpitaux, prisons…), avec toujours cette même préoccupation : que chacun puisse trouver sa place dans les aventures qu’il propose. Partir de l’intime pour en faire émerger une parole sincère et authentique, mêler l’individuel au collectif en incluant tout le monde, c’est avec cette intention qu’il est intervenu durant six semaines, entre novembre 2025 et janvier 2026, au sein du lycée polyvalent Bernard-Palissy, à Saintes, dans le cadre du dispositif Résidences en territoire, porté par ALCA.
Soir du 27 mars 2026 : c’est l’effervescence au lycée Bernard Palissy de Saintes. Avant l’arrivée des familles, élèves, enseignants et artistes s’affairent dans le grand hall de l’établissement aux préparatifs d’une grande restitution. Quatre résidences de médiation artistique se sont déroulées durant l’année au sein du lycée et, ce soir-là, les jeunes vont enfin pouvoir présenter à leurs proches toutes les créations qu’ils ont réalisées.
Parmi eux, des élèves en classe de seconde générale et seconde professionnelle s’entraînent à lire à voix haute les textes qu’ils ont écrits avec l’auteur Christophe Fourvel. L’écrivain est intervenu sur plusieurs semaines dans deux classes pour mener des ateliers d’écriture sur le thème "Paysage état d’âme". Une écriture de l’intime qui entrait en résonance avec une partie du programme de seconde professionnelle consacrée à l’autobiographie, comme l’explique Nathalie Biguet, enseignante de lettres et anglais dans cette section. Elle souligne avec satisfaction à quel point ses élèves ont adhéré à cette démarche : "Le fait de travailler sur un projet leur permet de voir l'école sous un autre angle. Ils ont bien aimé les ateliers, dont la thématique correspondait à notre programme d'écriture autour de soi. Ils n’ont jamais rechigné à y participer, même si, au début, c'était un peu difficile pour trouver de l'inspiration. Mais au bout d'un quart d'heure, l’écriture s’enclenchait. Et on a eu de très belles productions. On est souvent surpris, de façon positive, avec des enfants qui sont en difficulté ou en échec scolaire, dès lors qu'on leur fait confiance et qu'on n'a pas d'a priori."
Cette confiance, dont parle l’enseignante, est précisément, pour Christophe Fourvel, la clé de la réussite dans ce genre de projet, et son véritable enjeu : "Pour moi, l'essentiel, c'est de créer un état de confiance, de multiplier les propositions pour que chacun en trouve au moins une qui lui semble porteuse, qui lui permette d'exprimer quelque chose qu'il a en lui d'important, de fragile, de vibrant… et qui l'emmène vers ce qu'il a vraiment le désir de dire, même s'il n'en a pas conscience." Pour parvenir à créer ce lien, l’auteur n'hésite pas à parler aux élèves de sa propre histoire : "Je vais m'inviter dans leur intimité et je leur propose de venir dans la mienne. Je leur raconte beaucoup de choses personnelles sur ma vie, mon parcours. Cela les aide à être plus à l’aise avec leur propre intimité." Pari gagné, si l’on en juge par les propos d’Eugénie, élève de seconde générale : "J’ai vraiment trouvé ces ateliers très intéressants, c’était une bonne expérience parce que cela nous a permis de mettre des mots sur nos émotions, sur ce que l’on ressent. D’habitude, on ne le fait pas. Personnellement, cela m’a vraiment aidée."
Sur un plan pédagogique, l’objectif était aussi de donner aux jeunes une autre image de ce que peut être l’écriture, loin des contraintes scolaires habituelles, comme le souligne Barbara Moutard, enseignante de lettres modernes en seconde générale : « Mon attente à l’égard de ces ateliers était de permettre aux élèves d'écrire différemment, en dehors des exercices scolaires effectués dans le cadre de la préparation du bac de français, qui sont extrêmement codifiés, formatés. Il me semblait important de leur proposer un autre regard sur l'écriture, plus libre, finalement. » Une liberté qu’ont appréciée les jeunes, telle Ninon : "Ce projet a été très bénéfique. C’était agréable de travailler avec Christophe, on a étudié plein de scènes différentes, on a pu parler de ce qu’on voulait, de ce qu’on aimait et au moment où on le voulait. Je suis très fière et très contente de voir le résultat de notre travail." Déconstruire des réflexes patiemment inculqués par des professeurs soucieux de préparer au mieux leurs élèves aux incontournables examens : la tâche semble compliquée et souligne l’ouverture d’esprit des enseignantes qui n’ont pas eu peur – au contraire – d’offrir cet espace de liberté d’expression aux lycéens et lycéennes.
Mais comment faire pour que le mécanisme d’une écriture libérée s’enclenche ? Christophe Fourvel confie sa méthode : "L’atelier commence quasiment toujours par la lecture d'un extrait de livre que j'amène. Cela permet de mettre les mots d’un écrivain dans la salle, comme une sorte d’échauffement, une amorce. Je leur ai lu par exemple un texte de Jean-Luc Lagarce, grand auteur de théâtre, où il parle du collectif. Il emploie un 'nous' très volontaire et l'essentiel du texte est à l'infinitif. Après avoir fait travailler les élèves avec le 'je', je leur propose d’écrire avec un 'nous' qu’ils doivent définir : cela peut être moi et mes copains, moi et ma famille, mais aussi nous, les jeunes, nous les Français, etc. Ensuite, il y a l’emploi de l’infinitif, qui permet d'universaliser le propos. L’idée est de leur montrer qu’avec une écriture simple, sans conjugaison quasiment, on peut créer un texte très poétique. Ils sentent bien qu'il y a de la beauté dans ces productions, qui sont à leur portée littérairement, mais qu'on leur propose rarement d'explorer."
Pour Téo, élève de seconde générale, ces jeux d’écriture lui ont procuré un réel plaisir : "Je fais de la musique, donc cela m’arrive d’écrire des textes. Mais cette résidence d’artiste m’a beaucoup aidé à avoir une nouvelle vision sur moi-même : le fait de devoir s’exprimer de différentes manières, de parler de nous à la seconde personne, par exemple, ou de parler de nous sans nous citer, au sein d’un groupe, en évoquant des choses qui nous rapprochent, c’était vraiment enrichissant et important de le faire."
Une parole intime émerge, circule, se partage, bousculant ainsi le regard que l’on porte sur soi et sur les autres. "Le 'je' a toujours une singularité profonde, mais aussi quelque chose de commun, observe Christophe Fourvel. Ce qui est important, c’est comment, à un moment donné, on est touché par le texte de l'autre dans l'espace d'une classe. Peut-être que c'est une manière de lutter contre des tas de maux, comme le harcèlement, par exemple. Quand la trajectoire de vie d'un élève est mise sur le papier, quand elle est évoquée avec la force de l'écriture, elle devient émouvante pour les autres. Une vie de souffrance, une vie de manque, de timidité ou de frustration, peut-être que dans la cour de récré ou sur les réseaux sociaux, cela peut générer de la moquerie ou du dédain ; jamais dans l'écriture. À chaque fois qu'un texte a mis des mots sur des souffrances vraiment intimes, j'ai senti une grande empathie dans la classe." C’est exactement ce que retient avant tout Erika Boursicot, enseignante documentaliste, de cette expérience : "Je trouve que dans ces ateliers, ce qui compte vraiment, c’est la rencontre avec l'autre, entre pairs. Ce que j'ai observé, avec ces écritures très intimes, c'est la modification du regard que les camarades se portent entre eux ; ils apprennent à se connaître, tout simplement. Moi aussi, j'ai posé un autre regard sur certains de mes élèves. Il y en a un, par exemple, qui joue les gros durs dans la classe, qui est tout le temps dans le frontal. Le texte qu’il a écrit m’a émue jusqu’au bord des larmes."
Les selfies littéraires, l’autre projet mené par Christophe Fourvel à l’échelle du lycée tout entier (environ 280 participants : élèves, enseignants, surveillants, personnel administratif et de la cantine, etc.) repose aussi sur le mélange de l’intime et du collectif, dans une volonté d’inclusion de toutes les personnes : "Je me suis demandé : est-ce qu'on peut envisager des ateliers d'écriture qui n'excluent pas les gens en difficulté avec la langue. De là est née cette idée de demander aux gens d'écrire une seule phrase, qui parle d'eux, qui leur est chère, qui pénètre un peu leur intimité et qu'ils ont envie de donner, mais de façon anonyme pour se débarrasser de la question de la pudeur. J’essaie de voir le plus de personnes possibles, je recueille toutes ces phrases et je les mets en ordre pour que cela fasse un texte."
Le fruit de cette récolte, ainsi que les textes rédigés par les élèves lors des ateliers, ont été lus par une pluralité de voix (élèves, enseignants, auteur), enregistrés et montés en podcasts par Gaël Gillon, réalisateur à Radio France.
L’écoute de ces créations sonores fait partie des propositions présentées en cette soirée du 27 mars. On découvre également, parmi d’autres réalisations, un livret de textes choisis par les élèves et illustrés avec l’aide de l’artiste plasticien Benoît Hapiot, également en résidence cette année. Le proviseur, M. Abba, salue l’implication de tous les élèves dans ces multiples aventures artistiques. Jeunes apprentis auteurs, ils sont nombreux, ce jour-là, à nous lire avec émotion et dans une scénographie bien pensée, leurs productions littéraires. Quelques textes ont été imprimés pour être offerts au public. Nous repartirons, chacun, avec un petit morceau de poésie dans la poche1…
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1. Voici un texte rédigé par un élève et pioché dans la corbeille aux surprises littéraires : "J’aime le bleu car il me fait penser au ciel infini / J’aime le bleu parce qu’il me fait voyager avec le va-et-vient des vagues / J’aime le blanc qui me rappelle la gaieté des mariages / J’aime le blanc et le vert qui me renvoient aux Alpilles / J’aime le vert parce qu’il représente la beauté des plantes / J’aime le rose car des souvenirs en famille me reviennent / J’aime le rouge qui symbolise l’amour / J’aime le violet sans vraiment savoir pourquoi / J’aime le plupart des couleurs vives !"