Marc Blanchet et l’indémodable poésie
Entre décembre et avril, le poète et photographe Marc Blanchet a connu six semaines de résidences intenses au lycée professionnel Ramiro Arrué de Saint-Jean-de-Luz. Axé sur l’écriture de soi et la performance poétique, son projet pour cette Résidence en territoire avec la classe de Terminale CAP Métiers de la mode, a donné lieu à un moment de déclamation libératrice au couvent des Recollets, lieu magique obtenu grâce au partenariat avec la Scène nationale du Sud-Aquitain.
Beaucoup d’entités se sont réunies autour de ce projet d’Éducation artistique et culturelle. Pour Marc Blanchet, l’envie d’y candidater est d’abord venue du désir d’adapter son spectacle, Une vraie vie de poète, produit par la Scène nationale du Sud-Aquitain1, au jeune public. Voire, aux lycéens, et de réarranger le spectacle de sorte qu’il puisse se jouer dans n’importe quel lycée. Adapter le texte, mais aussi les contraintes techniques. L’appel à candidatures pour les Résidences en territoire est tombé comme une évidence. L’auteur, tourangeaux et non luzien, viendrait quelques semaines à Saint-Jean-de-Luz, travaillerait la journée avec les jeunes, et disposerait du reste du temps, sur place, pour plancher à l’adaptation du spectacle qui sera produit par la scène nationale partenaire. Win-win. L’affaire était dans le sac, et tout le monde avait signé pour cette expérience aux confins du théâtre, de la poésie et de l’atelier d’écriture. Six semaines perlées sur cinq mois. Vient le jour de la restitution, du spectacle, du grand déballage ! C’est aujourd’hui, dans quelques heures à peine.
En pénétrant dans le majestueux CDI du lycée Ramiro Arrué, aux étagères boisées, aux formes rondes et aux larges fenêtres donnant sur la verdure basque environnante, nous arrivons en pleine répétition. Le poète et performeur Marc Blanchet donne les dernières consignes à son groupe d’apprenties poètes. Une classe de treize adolescentes ("je féminise le groupe puisqu’il n’y a qu’un garçon" précisera plus tard l’auteur). Spectatrice pirate, dissimulée derrière des volumes de Salomé Saqué et d’Eric Emmanuel Schmidt, je l’entends dire à Elina qui répète son texte "non mais imagine-toi, si tu lisais ça, et que c’était pas de toi, tu dirais waaaahou c’est fort."
Les enseignantes ont prévu un café-viennoiseries pour tout le petit comité ; ce matin a un air de fête de fin d’année. Mais le coach est intraitable : "Pas de café pour elles hein ! Ça va les mettre dans un état… Il faut rester concentré jusqu’à 15h30".
Sabrina, la professeure documentaliste qui a copiloté le projet avec les jeunes, le rassure. "Elles boivent toutes du chocolat, Marc". Bon.
Direction la scène. Et pas n’importe laquelle : le couvent des Récollets, à Saint-Jean-de-Luz. Récemment restauré et ouvert au public, le lieu offre un écrin à la hauteur des exigences de l’auteur en résidence. Une vraie scène pour son groupe de poésie. Des sacs à dos volent dans les airs, des pas de danses sont esquissés, les élèves prennent possession de l’espace à leur manière, pendant que les adultes s’extasient sur le patrimoine bâti.
Engouement
"On voulait justement travailler autour de la poésie avec nos élèves, ça tombait vraiment bien" se souvient Sabrina Pastor, professeure-documentaliste. "Nous n’en retirons que du positif avec nos élèves. D’autant plus que c’est un lycée professionnel," ajoute Angela. "Une élève est venue au CDI emprunter un énorme volume de poésie. Elle est revenue me disant : c’est la première fois que je termine un livre. Depuis, elle vient tout le temps en prendre des nouveaux !" se réjouit l'enseignante. L’impact de ce type de projets sur les élèves en contact est considérable, quand impact il y a. "On observe un engouement pour la poésie auprès des jeunes ces dernières années. Beaucoup de poétesses sont présentes sur les réseaux sociaux, comme Rupi Kaur. Ce sont les élèves qui nous font découvrir ces nouvelles figures" expliquent Angela Carabini (professeure de Lettres, Histoire, Géographie) et Sabrina, non sans fierté pour leurs protégé.e.s. "Moi, j’ai travaillé sur Prévert avec ma classe de transports et logistique, ça marche très bien aussi." Comprenez : la poésie n’est pas morte et parle toujours autant à la jeunesse. Bonne nouvelle.
Les trois coups
"En fait, ça s’est passé comme ça".
Marc Blanchet ouvre le bal, le public est au complet, attentif, prêt. Prêt, vraiment ? Les pas des lycéennes résonnent du fond de la salle, elles arrivent, grimpent sur la scène, décidées.
Bonjour, je m’appelle Anna.
Bonjour, je m’appelle Kail.
Je m’appelle Romane…
C’est un flot. Un flot rythmé, continu, réparti ; un flot puissant qui jaillit sur nous. Les déclamations intimes s’enchaînent, dans un mouvement de libération par les mots, d’affirmation de soi littéralement spectaculaire. L’empreinte religieuse des murs donnent à la scène des allures de confessionnal. Car déclamer certaines tirades, d’une sincérité primaire, requière un courage vertigineux. Dire ainsi sa vérité à un parterre composé d’inconnus et de camarades de classe confine à la folie pour les adultes façonnés que nous sommes devenus.
Je n’aime pas le chocolat,
Être mise de côté,
La famille de mon père.
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Je suis ce petit caillou, taché, et qui roule…
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Je n’aime pas la diffamation,
les légumes.
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Mon père m’a giflée et m’a dit : tu es une incapable.
Je lui ai répondu : tu n’y es pas pour rien.
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Standing ovation pour les poètesses performeuseuses. "Je ne peux que dire mon immense fierté d’avoir travaillé avec elles. Et j’ajouterai : arrêtez de critiquer la jeunesse quand elle est si merveilleuse".
La merveilleuse jeunesse ressort exaltée, surexcitée, fière de cette expérience scénique réussie. Sarah, entourée de ses camarades Romane et Éléa répond, encore bouillante d’adrénaline : "Ce que j’ai aimé ? C’est le fait de pouvoir s’exprimer avec... Comment on dit déjà ? Ah oui ! Avec notre libre-arbitre." Propos approuvés et validés par le petit groupe. Leur libre-arbitre n’a pas l’air d’être souvent sollicité.
"Moi j’ai aimé quand on devait se décrire. Qu’on n’avait pas de règles à respecter, qu’on pouvait parler de soi. Mais j’ai trooop aimé les répétitions ! Quand on est tous ensemble. Ça nous a uni" constate Romane avec une joie rayonnante. Sarah m’apprend qu’elle va continuer à écrire puisqu’elle pratiquait déjà cette forme d’expression. "Mais ça m’a permis d’enrichir mon vocabulaire. J’ai appris des mots." Et les trois lycéennes de feuilleter frénétiquement leur livret pour retrouver le-dit mot qu’elles ont toutes découvert grâce au texte d’une autre. "Omniscient !!!" s’écrient-elles, glorieuses.
"Le travail intime de l’écriture s’accompagne tout de suite d’un travail d’adresse. Je leur ai demandé leurs mots préférés. De faire une liste de mots : matières, couleurs, dessert préféré. Ici, on ne juge pas, on se fiche de l’orthographe. Et surtout, on ne s’excuse pas d’être là. Ce n’est pas une histoire d’être littéraire ou pas. Ce n’est pas le catéchisme non plus, mais c’est très sérieux. On a fabriqué des objets vivants, ce sont des poèmes." précise l'auteur, lui-même encore chargé d'une énergie théâtrale.
Derrière nous, les filles font la roue, libérées. D’autres se prennent par le bras et jettent leurs six paires de jambes à droite, à gauche, comme un seul corps. "Vous allez nous manquer Marc !" lance l’une d’entre elles avant de s’éloigner, tirée en arrière par le corps à six bras. Toutes repartent avec ce sentiment d’avoir été au centre, d’avoir été poètes et d’avoir été entendues.
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1. Bergamotte Gilles, chargée des relations avec les publics à la Scène nationale du Sud-Aquitain, a été une précieuse médiatrice dans cette expérience. Elle a permis de faire le lien entre ALCA, l'auteur et les classes impliquées dans ce projet. ALCA tient à la remercier pour son investissement.