Regina López Muñoz : la littérature a le pouvoir de transformation
La traductrice Regina López Muñoz était accueillie en résidence au Chalet Mauriac en mars et avril 2026 pour traduire en espagnol le livre d’Adèle Yon, Mon vrai nom est Elisabeth. Nous l’avons rencontrée en marge de son intervention aux Escales du Livre.
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Dans quel univers avez-vous grandi et quelle place y tenaient les livres ?
R.L.M : J’ai grandi à Malaga, dans le sud de l’Espagne. Je viens d’une famille ouvrière. Mon grand-père maternel rêvait d’aller à l’école, mais il n’a pas pu car il devait travailler. Ma mère a été la première de la famille à aller à l’université. Il y a toujours eu beaucoup de livres à la maison. De son côté, mon père m’a lui aussi transmis l’amour des mots à travers la musique.
Comment la langue française, puis la traduction, sont arrivés dans votre vie ?
R.L.M : J’ai appris le français à l’école, en première langue. Je me souviens de ma professeure de français : elle avait une antenne parabolique chez elle, et comme elle voyait que je m’intéressais beaucoup à cette langue, elle a proposé que je lui amène des cassettes pour m’enregistrer des émissions et de la musique à la télévision française. J’en garde un souvenir marquant.
Comme j’aimais beaucoup les langues étrangères, j’ai poursuivi dans ce domaine en étudiant le français et l’italien à l’université, et terminé avec un Master en traduction éditoriale. Très tôt j’ai eu envie de faire de la traduction littéraire, mais on me disait que c’était impossible d’en vivre. Durant ce Master, on avait des ateliers de pratique avec des professionnels et c’est là que, pour la première fois, on m’a dit : "oui, on peut en vivre". Cela a été déterminant pour moi.
Comment vous décririez votre pratique de la traduction ?
R.L.M : J’ai la chance de cheminer dans plusieurs langues et types de projets : je peux traduire un classique britannique, puis le mois suivant une bd italienne, enchaîner ensuite sur un livre pour enfants en portugais, suivi d’un roman français…
Avec chaque livre j’acquiers de nouveaux outils. Quand je traduis, je refuse de devoir choisir entre garder le style, le sens, ou la musicalité : je ne veux renoncer à rien, sinon j’aurai l’impression de trahir le texte. S’il existe une version audio du texte, je sors aussi l’écouter en marchant pour saisir des choses spécifiques du rythme et de la sonorité.
Le livre n’a pas un sens unique, chaque traducteur en a sa propre lecture, c’est la raison pour laquelle il peut y avoir deux traductions très différentes du même livre. Ma vision du texte change en le traduisant. Mon regard continue à se renouveler du premier jet jusqu’à la dernière épreuve à corriger. La traduction n’est jamais finie, c’est un processus, une recherche permanente. Je suis avec le texte que je traduis en continu, même quand je ne suis pas derrière mon ordinateur. Il y a toujours des choses que je veux retoucher, qui me hantent, me réveillent la nuit. Je ne m’arrêterais jamais si je n’avais pas une date de rendu qui m’y oblige.
Pour moi, la traduction est une véritable œuvre de création. J’ai le sentiment que c’est le même processus créatif que va avoir un auteur au travail. D’ailleurs, la loi reconnaît les traducteurs en tant qu’auteurs.
Pouvez-vous nous parler du projet sur lequel vous travaillez en résidence au Chalet Mauriac, Mon vrai nom est Elisabeth, de la primo-romancière Adèle Yon ? De quoi est fait ce texte ? Qu'est-ce qui l'habite ?
R.L.M : Au cœur du récit se trouve Elisabeth, dite Betsy, arrière-grand-mère de l’autrice. Internée en hôpital psychiatrique pendant dix-sept ans dans les années 50-60 après avoir subi une lobotomie imposée, cette figure hante toutes les femmes de la famille. Le livre est l’enquête que mène l’autrice en interrogeant les archives familiales et les témoins de cette histoire, au moment où elle-même se demande si elle n’est pas en train de devenir folle. Le livre entremêle ces différents matériaux.
C’est un roman difficile à classifier en raison de sa nature hybride : on passe d’une lettre de l’après-guerre, à une archive médicale, en passant par un entretien fait dans les années 2020.
J’avais entendu l’autrice en parler à la radio, et j’avais déjà acheté le livre avant que mon éditrice me propose de le traduire. J’étais donc très excitée de travailler dessus.
Qu’est-ce qui vous touche le plus dans ce texte ?
R.L.M : Ce projet a une dimension personnelle pour moi, car il a des résonances à la fois au niveau de ma famille paternelle et de ma famille maternelle. J’ai appris que deux de mes aïeules ont été enfermées en clinique psychiatrique et ont souffert à long terme de ces séjours. Il y a une espèce de nuage mystérieux autour de ces femmes dans ma famille : on utilise le mot "folle" mais on n’en dit pas plus.
C’est aussi le cas dans les familles d’une grande partie de la population espagnole. Je pense que la traduction du livre va avoir un écho fort comme il y a une conscience croissante, en Espagne aussi, sur la question de l’enfermement des femmes qui ne rentraient pas dans l’idée stricte et patriarcale que la société se faisait de la bonne épouse. Durant la dictature franquiste, certaines adolescentes rebelles pouvaient être internées, ou des mères célibataires enfermées, car elles dérangeaient. C’est aussi une manière d’honorer ces femmes. C’est vraiment le moment pour ce genre de livres.
D’habitude je ne cherche ni à m’identifier au livre que je traduis, ni à partager la même vision du monde que l’auteur, mais là c’est vraiment le cas. En même temps, j’essaie de faire attention à ne pas me laisser trop prendre par ce qui me touche personnellement dans ce texte, pour ne pas perdre de vue l’objectivité de la traduction et les enjeux stylistiques.
Le livre évoque la transmission des béances de nos histoires familiales, leur entremêlement avec la grande histoire, et la façon dont tout cela vient s'imprimer dans l'intimité de nos vies et de nos corps. La réflexion sur le silence y est centrale : est-ce que pour vous, le fait de le mettre en langue à travers la traduction, comme l’autrice le fait elle-même à travers l’écriture, peut participer à un processus de réparation ?
R.L.M : Effectivement, le silence est central dans le livre. Le lecteur doit ressentir lui aussi ce poids du silence. Il y a beaucoup de pages très blanches, très vides, dans le texte original. J’ai vraiment envie de le signaler dans mon rapport de traduction, que ça soit pris en compte dans le travail éditorial ; que ces blancs et ces vides soient conservés.
Sur la fonction que pourra prendre le texte, je me dis qu’une fois le livre publié, cela va peut-être ouvrir un dialogue dans ma famille. De même dans d’autres familles espagnoles. On dit que la littérature a le pouvoir de transformation.
Quels défis spécifiques pose la traduction de ce texte ?
R.L.M : Il y a beaucoup de voix différentes, d’époques, et de types de documents. L’autrice a pris soin de rendre compte de la richesse des façons de parler propres à chaque témoin. Par exemple dans les lettres de l’arrière-grand-père André à sa future femme, on retrouve un style des années 40 très alambiqué : on décèle à travers son ton la personnalité de cet homme qui n’y a pas été pour rien dans le parcours de psychiatrisation de sa femme. Donc ça demande un travail de traduction particulièrement complexe et exigeant. C’est à la fois angoissant et intéressant pour moi.
Je vais peut-être pour la première fois traduire par type de source et de personnage, et non dans l’ordre du livre : traduire toutes les lettres de l’arrière-grand-père d’affilée, puis les entretiens avec la grand-mère, puis les documents hospitaliers, etc. C’est la première fois que je travaillerais comme ça. C’est atypique, mais je me dis que c’est au fond ce que l’autrice elle-même a fait dans son travail d’enquête et d’expérimentation avec le "montage" du livre : je crois que cela aura du sens de décortiquer le texte, puis de le reconstituer.
Je pense également me rendre à Saint-Germain-en-Laye, lieu de naissance et de vie d’Elisabeth, et à Fleury-les-Aubrais, siège de l’hôpital où elle a été enfermée, pour travailler sur place certains passages qui ont une importance capitale dans le déroulement de l’histoire.
La question des lieux où vous travaillez semble avoir son importance. Comment travaillez-vous en résidence au Chalet Mauriac ? Qu’est-ce que le lieu imprime dans votre traduction ?
R.L.M : Je me rappelle toujours du lieu où j’ai traduit chaque fragment de texte. J’essaie de partir tous les ans en résidence. Sur place, ça se passe très différemment selon les gens avec qui on est. On est cinq traductrices en ce moment au Chalet, donc on se comprend très bien. Chacune travaille en journée et on se retrouve le soir : on cuisine ensemble, partage le repas, discute – souvent de traduction. Je me sens plus productive en résidence car j’y suis stimulée par les échanges.
Je suis très matinale : j’ai l’esprit frais le matin donc je traduis à ce moment-là. Là on est au printemps, je suis très sensible à la lumière au Chalet, donc je vais me lever vers 5h30, au moment où je commence à entendre les oiseaux, et commencer à travailler.
Je bouge beaucoup tout au long de la journée : le matin je travaille dans ma chambre, puis je vais me poser sur la terrasse quand il fait plus chaud. Entre les deux, je peux m’installer dans la bibliothèque du Chalet ou dans un des bureaux. Chaque fois que je change d’environnement, c’est comme si je renouvelais mon set mental.
(Photo : Quitterie de Fommervault)