Jérémie Gaulin : le corps comme lieu d’énonciation
Le réalisateur Jérémie Gaulin était en résidence au Chalet Mauriac, pour mener une dernière étape d’écriture sur son projet de long métrage documentaire J'ai l'honneur de vous rendre compte, traversé par la question du devenir adulte, du trauma et du corps, avec le monde militaire comme point de départ.
"Je suis artiste plasticien, réalisateur et sous-officier de réserve au 3e régiment d’infanterie de Marine à Vannes". C’est par ces mots que nous découvrons le travail de Jérémie Gaulin. L’armée et l’art : la distance entre ces deux mondes se révèle avec acuité dans le parcours de l’artiste et dans le projet sur lequel il est venu travailler en résidence.
Nous le rencontrons sur la terrasse mi-ombragée du Chalet Mauriac, à quelques pas de la forêt de pins et des ombres rôdant de son enfance voisine dans le Sud-Ouest. On y évoque les circonstances de son premier long métrage, J’ai l’honneur de vous rendre compte, titre qu’il emprunte à la formulation qui ouvre toute correspondance militaire avec un supérieur hiérarchique.
Pour Jérémie, la curiosité pour le monde militaire s’est manifestée très tôt. Pourtant, c’est finalement l'art qu’il choisit comme voie au début de sa vie professionnelle. Il se forme aux Beaux-Arts de Bordeaux puis à la Haute École d’Art et de Design de Genève. Sa pratique mêle recherches théoriques, commissariats, éditions de revues, installations et vidéos, au sein d’une œuvre traversée par le thème de la communauté. Mais à trente ans, après plusieurs années dans le milieu de l’art, le désir de s’éprouver dans l’expérience militaire le rattrape, associé à une réflexion politique sur l’importance pour chaque citoyen d’apprendre le maniement des armes — réflexion qui fait notamment écho aux travaux de l’autrice Elsa Dorlin dans son ouvrage Se défendre : une philosophie de la violence. Il s’engage alors comme réserviste1 dans l’infanterie de Marine à Vannes, et rejoint l’École Nationale des Sous-Officiers d’Active, tout en poursuivant en parallèle sa pratique artistique. Il se forme notamment à ce moment-là à la réalisation de films documentaires aux Ateliers Varan.
C’est dans ce contexte qu’il rencontre Sony, jeune caporal-chef, alors qu’il vient relever sa compagnie pour une opération sentinelle à l’aéroport Charles de Gaulle : "un peu perdu, très seul, avec une armure qui semblait à toute épreuve, avec des failles béantes, […] j’avais l’impression de me revoir dix ans plus jeune, avec une même sensibilité et le même tas de nœuds à défaire." Le soir venu, ils commencent à échanger. Jérémie découvre l’intérêt commun de Sony pour le monde de l’art, entrelacé à son engagement militaire. Il y entrevoit la possibilité de parler, à travers ce jeune homme, en miroir, de sa propre expérience dans l’armée. Un documentaire sur un jeune soldat qui voulait devenir artiste : c’est ainsi que le projet se présente à l’origine. Avec l’envie de jouer sur le contraste entre ces deux mondes — à l’intérieur du régiment et à l’extérieur —, avec un travail visuel qui s’attarderait notamment sur des scènes de transition dans le train entre Vannes et Bagnolet, où Sony pouvait parfois se changer, quitter le costume militaire et enfiler des vêtements de créateur.
Mais, ce film-là n’existera pas. Le mardi 5 octobre 2021, Jérémie filme pour la première fois Sony, une semaine avant son départ pour une mission militaire au Mali : "Il était en pleine forme, souriant, prêt à vivre ce pour quoi il s’était entraîné pendant cinq ans, prêt à devenir un homme". Pourtant, à son retour, quatre mois plus tard, Sony annonce qu’il quitte l’armée. Dans le désert malien, un évènement est venu marquer un tournant : une salve d’obus tombée sur le camp, tout près de sa tente, emportant l’un de ses camarades moins chanceux, à quelques mètres seulement de lui. Le réel de la mort, souvent feutré dans le langage militaire, vient alors faire effraction.
Cet épisode traumatique vient dévier la trajectoire de Sony, ainsi que celle du film. De retour de mission, se développent progressivement chez le jeune caporal-chef les premiers symptômes d’un syndrome de stress post-traumatique : crainte des bruits et de la foule, fébrilité, insomnie… "Il est devenu plus renfermé, plus distant, le visage clos et le sourire forcé. Il semble avoir vieilli, prend énormément de poids, et s’enfonce dans les addictions. Je n’ai pas tout de suite su que je filmais un jeune qui entrait en dépression, que je filmais la détestation de soi, la violence des séquelles de l’armée et surtout que je devenais moi-même un personnage du film".
Doit alors s’opérer pour le réalisateur le deuil du projet de film initial. Si, à l’occasion du premier tournage, Sony arborait une aisance face à la caméra — espace de jeu et de mise en scène de lui-même —, lorsque son corps se transforme dans les mois qui suivent, le fait d'être filmé devient bien moins valorisant pour lui. Bien qu’ils confirment tous deux leur choix de continuer à tourner, un inconfort s’installe. Il vient tester le réalisateur, questionner le dispositif, interdire à Jérémie l’accès à ses espaces privés. L’espace de la caméra se mue alors en espace de confrontation et vient révéler les rapports de domination en arrière-plan de la relation singulière entre celui qui filme et celui qu'il scrute : "Les dispositifs que je mettais en place et les circonstances de notre rencontre avaient amené Sony à me considérer comme un 'vieux', privilégié, appartenant à la catégorie des oppresseurs : j’avais été son supérieur hiérarchique à l’armée — il m’a d’abord vouvoyé — et je lui faisais peur du haut de mes dix ans de plus, mes deux enfants, ma bibliothèque et mon attrait pour le quinoa."
Au fil des tournages, Sony vient chercher Jérémie, le bouscule, le met face à ses contradictions. Le réalisateur devient, à cet endroit-là, "l'autre" qui permet au jeune de se tester dans son devenir adulte, notamment dans la collision. Ce glissement insidieux de leur relation devient un des matériaux du film, le documentariste devenant, malgré lui, un des personnages de cette narration. "J’aurais aimé pouvoir faire un film que j’aurais pu maîtriser, dont la complexité ne pouvait pas complètement m’échapper, un espace délimité aux bords familiers. J’aurais aimé pouvoir me cacher derrière la caméra, cet endroit assez plaisant, très hypnotique, très doux. Et Sony ne m’a pas laissé derrière cette caméra."
Le film évolue alors vers une œuvre sur le passage à l’âge adulte, avec les scories du trauma pour compagnon et la tentative de retrouver un espace d’agentivité dans la relation avec le réalisateur, et dans le corps. Au fil des tournages, la caméra de Jérémie se resserre sur le corps et le visage de Sony, et le décor disparaît peu à peu. "Son corps devient le lieu d’énonciation. […] Il a été successivement un corps outil, un corps blindé, un corps sensible, puis un corps champ de bataille". Au cours des trois années sur lesquelles se déploie le tournage, le corps de Sony se recouvre de tatouages de plus en plus nombreux — il entamera d’ailleurs finalement une reconversion vers le métier de tatoueur. Comme le remarque le réalisateur, le tatouage "perce la peau, la gonfle et la fait saigner, se fait rite de passage. Quelque chose d’intense se joue à la surface du corps de Sony, dans un rapport à la fois intime et douloureux. Comme il le dit lui-même, il ‘trash son corps’." Affleure à cet endroit-là la fonction anti-traumatique du recours au corps comme lieu possible pour tenter de retrouver un espace de contrôle face à la dissociation et au sentiment de déprise de soi que produit le trauma. Pour refaire corps. La narration que Sony dessine sur sa peau, sous le regard de la caméra, vient faire du corps le lieu d’archive de cette histoire-là.
Alors que les derniers tournages approchent, ces trois semaines au Chalet Mauriac sont l’occasion pour Jérémie de peser quelques questions centrales sur les prochaines étapes de travail. S’il a pu trouver en résidence un temps de pause et de réflexion, à distance du bruit et du rythme accéléré de son quotidien familial et professionnel à deux pas de la capitale, il a aussi proposé à Sony de venir passer quelques jours sur place et pu filmer avec lui quelques nouvelles images. Pour Jérémie se pose la question de la fin de ce processus qui l’a amené à suivre Sony pendant trois ans. Comment laisser le personnage reprendre sa vie de personne ? Le documentariste interroge en effet le rôle de ce qu’on enclenche dans la vie de celui qu’on filme et tente de faire en sorte que ce processus ne s’achève pas de manière trop abrupte, figurant peut-être là la question de la séparation, thème présent tout à la fois en filigrane dans la démarche de création, comme dans le devenir adulte dans lequel il a accompagné Sony durant ces années charnières.
---
1. Les réservistes consacrent quelques semaines par an à l’armée française en tant que renforts, sans pour autant qu’il s’agisse de leur seule profession.
(Photo : Quitterie de Fommervault)