Réactiver la créativité dans sa diversité avec Otto T.
Otto T. est le pseudonyme de Thomas Dupuis, artiste protéiforme, et co-fondateur en 2002 des éditions Flblb (prononcez "Flebeleb"), basées à Poitiers. Retour sur une résidence en territoire avec un lycée creusois.
Il se consacre à l 'édition d'autres et à la création de ses propres œuvres. Il est tout à la fois, alternativement ou concomitamment, auteur de Bandes dessinées, éditeur, graphiste, créateur de flip-books, scénariste, ainsi que par le biais d'une des spécificités des éditions FLBLB, un spécialiste du roman-photo.
Les éditions FLBLB rendent ainsi à ce genre une existence au-delà des romances éculées qui lui étaient accolées jusqu'alors. Tout ce travail est empreint d'un humour décapant et, souvent, d' un engagement politique salvateur. Bref, on se marre et on apprend.
Thomas Dupuis a accepté une résidence de création et de médiation artistique au sein d'un établissement scolaire de la Creuse, le lycée Louis-Gaston Roussilat. Cette résidence territoriale est le fruit d'un dispositif d'ALCA, du Conseil Régional Nouvelle-Aquitaine qui propose ainsi à des artistes, à la demande d'enseignants, d'investir un établissement scolaire pour un temps long afin de travailler en médiation artistique avec des élèves. Entre son séjour à La Métive, (lieu de résidence artistique à Moutier-d'Ahun) et les temps de médiation artistique auprès des élèves au lycée, six semaines ont été allouées au projet.
Thomas Dupuis et les élèves se rencontrèrent donc entre le 30 mars 2026 et le 5 juin 2026.
Six semaines fort bien remplies si l'on en juge à la fois par la diversité et par la qualité des œuvres produites par les élèves ainsi que les temps de restitution.
L'établissement dans lequel cette résidence prit place est un lycée professionnel des métiers de la sécurité, de l'électrotechnique, de la maintenance des véhicules et des matériels via des formations CAP ou bac professionnel.
Thomas Dupuis a déjà travaillé dans ce type de structure avec des élèves orientés tôt vers des professions pas toujours choisies et pour lesquels le système scolaire n'est pas forcément adapté. D'où la démarche de projet et sa pédagogie afférente, fréquemment initiées et mises en œuvre par les enseignantes. Le partenariat y est monnaie courante.
Les élèves de Lycée Pro doivent être convaincus en amont du bien-fondé du projet proposé. Une confiance doit s'installer avec les enseignants, cela va de soi, mais aussi avec les intervenants extérieurs.
Les deux classes choisies pour intégrer la résidence furent deux entités particulières :
Une classe de 3e prépa pro de 20 élèves. En effet, les établissements professionnels peuvent recevoir des élèves de collège au niveau de la classe de 3e qui savent déjà vouloir s'engager (ou que l'institution engage) dans la voie pro. Des élèves plutôt très jeunes (15 ans, voire moins) peu habitués à ce que l'on vienne les chercher dans leur créativité.
Une classe dite de "Retour à l’École" - Micro lycée - qui reçoit des jeunes de 16 à 25 ans qui, de par leur parcours, ont dû interrompre leurs formations initiales et la reprennent ici, étant parfois allophones.
En accord avec les enseignants, Carine Joyeux et Jean-Luc Denoueix, Thomas Dupuis a proposé aux élèves impliqués de traverser avec lui tous ses champs de compétences artistiques, allant du flip-book, en passant par des autoportraits, de l'écriture de soi, et aussi, bien évidemment, des romans-photos. Toutes ces productions ont fait l'objet d'une exposition et ont été réunies en un ouvrage titré "Dedans Dehors".
"Beaucoup de travail, mais aussi beaucoup de plaisir"
Il s'est agi pour les élèves des deux classes d'investir le parc du lycée. Celui-ci possède des arbres dits remarquables. Thomas Dupuis a engagé les jeunes à poser un vrai regard, un intérêt marqué pour ce parc et à questionner le rapport qu'iels pouvaient entretenir avec la nature.
Il ne s'agissait cependant pas de créer un manifeste écologique ; chaque élève restait libre de son expression, cela, Thomas et les enseignants y tenaient. Bref, et je cite Thomas, "Ils et elles ont réalisé des mini-livres, des flip-books, des romans-photos. On a dessiné, écrit, collé, tamponné. C'était beaucoup de travail, mais aussi beaucoup de plaisir". Les élèves ont aussi appris le pliage et coupage nécessaire à la création d'un fanzine.
Ce fut l'occasion pour ces jeunes de se raconter, de mettre des mots sur leurs histoires, sur leurs pays d'origine. Quand on fait récit que ce soit par le dessin, ou par l'écrit ou les 2 mêlés, même à travers une fiction, on dit beaucoup de soi. C'est ainsi une reconnexion à sa propre créativité. Parfois, pour des tas de raisons liées à l'exclusion, la créativité, pourtant capacité invariante anthropologique, est mise sous le boisseau. L'EAC, c'est l'espace propice à la réactivation de cette capacité. Le travail et le plaisir sont mêlés, les émotions et les savoir-faire… C'est un rapport au monde qui se joue. Dans cette résidence avec Thomas, nul doute que les élèves ont trouvé à dire, à faire, à construire, à imaginer, le tout accompagné et validé par les enseignants et Thomas.
La restitution est un temps important et nécessaire dans ce processus cher à la notion de pédagogie de la créativité. La valorisation du travail créatif s’est fait lors d'une exposition dans l'établissement qui fut, non seulement visitée par les membres de l'équipe directionnelle, d'autres élèves et enseignant.es mais encore et surtout cette valorisation a été accrue par le fait que les élèves ont été médiateurices de leurs créations auprès des visiteureuses. La posture de médiation de son travail, c'est aussi comprendre son propre cheminement créatif pour pouvoir le dire à l'autre. L'appropriation de la créativité en est sublimée.
Laissez-vous emporter par l'ouvrage réunissant toutes les créations de ces 40 élèves aux profils très divers pour en saisir toute la richesse !
"L'entente avec les enseignants a été formidable et ça change tout !"
Thomas a fait beaucoup d'ateliers d'EAC dans sa carrière. Il est donc fort aguerri à l'exercice. Il a souvent œuvré dans des lycées professionnels et il connaît bien ce public, dans ses enthousiasmes et ses résistances.
Son expertise concernant la pratique de l’éducation artistique et culturelle en milieu scolaire l'a rendu tout à fait conscient de l'importance du partenariat de la collaboration entre les enseignant.es et les intervenant.es artistiques. Thomas souligne que dans cette résidence au Lycée Professionnel Louis-Gaston-Roussillat, un des points fort a été la cohésion réelle entre les membres de l'équipe pédagogique et lui-même. Cette collaboration s'est tenue de façon tout à fait exemplaire et idéale. Je cite Thomas : "Ça change tout !".
Le rapport de confiance qui a été anciennement établi entre les enseignant.es et les élèves va beaucoup plus rapidement se reporter sur l'intervenant dans la mesure où son accueil n'est pas le simple fait d'un hasard de passage (j'ai vu de la lumière...) mais bel et bien le fruit d'un travail ensemble, d'une co-construction déjà concertée. Les élèves ont tout à fait conscience et sont tout à fait sensibles à cela. Le fait d'arriver ainsi devant des élèves qui ont été bien préparés en amont de la venue de Thomas à ses propositions, à son travail artistique ont permis une meilleure adhésion des élèves au projet.
Durant le déroulé du projet, les enseignant.es ont été en capacité de prendre en charge une continuité de travail avec les élèves sur ce qui avait déjà été entrepris entre deux sessions d'ateliers programmées. Iels ont, avant chaque atelier, repris le travail, réexpliqué la progression. À l'intérieur des temps de pratique artistique, les enseignant.es ont manifesté une présence réelle et active au côté de l'artiste. Tout cela change à la fois l'ambiance du groupe, la réception par les élèves des propositions de l'artiste. Cela diminue de façon drastique les résistances des élèves et leur permet de mieux se lancer, en toute confiance, dans la création. Thomas a souligné que ce paramètre avait rendu son intervention plus fluide, plus agréable et avait permis aux élèves de prendre le risque de leur créativité.
Il faut donc saluer les enseignant.es qui ont participé à ce projet, Jean-Luc Denoueix, professeur de lettres histoire-géographie et surtout Carine Joyeux, professeure d'arts appliqués à l'origine de cette demande de résidence auprès de l'ALCA. Elle a été une ressource sans faille, que ce soit au niveau des élèves, au niveau de l'intervenant ou au niveau administratif. Elle fut le pivot essentiel à travers son expertise, son activité, sa présence et son inspiration.
On ne le dira jamais assez, la réactivation de la créativité des élèves nécessitant du temps et de la bienveillance est largement facilitée par la cohésion entre enseignant.es et Artistes. Les élèves raccrochent ce projet de façon cohésive avec leur formation. Ce paramètre renforce le sens de l'action.
L'EAC, ça aide à grandir, ça fait bouger des lignes intérieures ; c'est la dimension de pratique artistique qui crée cette plus-value. La temporalité accordée à la pratique médiée est aussi un paramètre essentiel. Les résidences proposées par l'ALCA s'inscrivent dans cette démarche pédagogique de la créativité et c'est heureux.
En tout cas, tout était au beau fixe dans cette résidence avec Thomas Dupuis.