Le corps du mal avec Marie Testu
Marie Testu est arrivée en résidence en juin dernier au Chalet Mauriac avec un nouvel enjeu littéraire, la volonté de composer un roman, après avoir exploré des formes hybrides, écrit les romans poétiques en vers libre, qu’on peut aussi qualifier de récits-poèmes, Marie-Lou-Le-Monde et Apocalypse love, publiés au Tripode respectivement en 2020 et en 2024.
Elle a choisi, pour débuter son texte, l’une de ses nouvelles parmi plusieurs autres écrites au préalable, des nouvelles qui constituent une collection littéraire de névroses contemporaines. Elle a décidé alors de développer dans le cadre de cette résidence la nouvelle sélectionnée sous une forme romanesque. Dans cette dernière, on emprunte le monologue de la narratrice, son point de vue singulier.
Tout juste sortie de l’adolescence, la narratrice est obnubilée par ses propres changements corporels et porte en même temps sur le corps des autres un regard très acéré, ironique, voire cruel : une vision grotesque des corps qu’elle ne peut s’empêcher de scruter. Pour cette narratrice, le corps est envisagé de façon complètement démesurée : la perception de son propre corps évoque une dysmorphie, et l’on peut imaginer qu’elle se voit ainsi déformée par un trouble perceptif confinant au délire. Mais on peut tout aussi bien la croire, adhérer à sa vision, puisque tout passe par le filtre de son regard : une narratrice peu fiable, en somme.
Il sera aussi question dans ce prochain roman de sonder les liens familiaux pervers, une sororité trouble, ainsi que la vie en collectivité au sein d’un pensionnat.
Le récit en cours interroge la possibilité de faire lien, de créer un véritable lien, un lien d’amour, dans un système clos où l’effet de meute peut dominer.
Dans ses ouvrages préalables, Marie Testu accorde une place prépondérante au corps, à la restitution des sensations corporelles, dans l’exaltation ardente du désir, des pulsions fleuves pour Marie-Lou-Le-Monde, et dans la torture subie ou consentie des blessures amoureuses, concrètes et imaginaires, pour Apocalypse love.
Dans ses deux précédents textes, la poésie autorisait le fait de creuser aisément une brèche entre la réalité et la fiction. Marie Testu estime que le trouble jeté sur la réalité des perceptions relatée par les narrateurices s’avère plus complexe à déployer dans le cadre d’un roman, tâche à laquelle elle s’est attelée au Chalet Mauriac.
Comment mettre alors en doute le pacte narratif, le flouter, en jouer?
Ce sera l’un des enjeux majeurs de son projet littéraire.
() Car chaque geste est une imitation
et chaque mot est un mensonge
où rien ne s’est jamais passé
dans tes yeux jaunes
nous n’avons jamais existé
dans ta gueule ouverte
les choses ont l’air de ne jamais se terminer…1
Si elle s’intéresse tant au corps et à son écriture, c’est sans nul doute lié à son autre profession, puisqu’elle est également professeure de philosophie : l’impression, selon elle, que la discipline philosophique exclue le corps, invite à le laisser de côté, pour privilégier la pensée abstraite. Dans sa poésie, elle cherche au contraire à donner corps aux pensées, à les figurer le plus concrètement possible au plus près des peaux, des respirations, des tremblements, des frissons, des dérèglements comme des exaltations charnelles.
Après avoir obtenu son agrégation de philosophie, l’écrivaine s’est autorisé le fait d’écrire enfin en liberté, et a commencé par écrire des nouvelles, par goût pour la concision d’une écriture ramassée.
Sa poétique est proche d’une forme d’oralité, faisant la part belle aux voix féminines, aux paroles qui résonnent dans ses textes, comme dans les corps évoqués. Guidée par le rythme et la musicalité, elle a fait passer à son premier livre l’épreuve du gueuloir balzacien, l’a éprouvé physiquement en l’enregistrant à voix haute avant que de le finaliser. Il était nécessaire pour elle d’entendre la musique du texte au préalable.
Son premier livre a été écrit d’un souffle, dans une véritable urgence, avec l’anxiété ensuite de ne pouvoir réitérer cet acte.
Une lecture publique à la Maison de la Poésie de Nantes lui a permis de vérifier ses intuitions pour Apocalypse love, avant même la publication.
Elle est tout autant inspirée par le cinéma, les films d’horreur du réalisateur américain Ari Aster, ou par les films plus surréalistes de Yorgos Lanthimos par exemple, que par les textes explorant la question de la cruauté, du mal, de la transgression, et de l’érotisme. Marie cite en référence Sarah Bernstein pour son roman gothique Obéissantes et assassines2, qui interroge la croyance des lecteurices en la véracité de la parole de la narratrice. Elle évoque aussi l’écrivaine suisse allemande Fleur Jaeggy, pour son roman Les années bienheureuses du châtiment, récit d’apprentissage d’une jeune fille, et de son rapport sadomasochiste au monde au sein d’un pensionnat entouré d’une nature verdoyante.
Ce qui la rapproche de l’écrivaine Sarah Bernstein, c’est un rapport à l’animalité, à la puissance des instincts. Le corps dans les textes de Marie Testu, c’est celui des humains mais aussi celui d’autres êtres vivants, des chiens, des bergers allemands qui s’attaquent au corps des autres, et puis des rats et d’autres animaux encore qui fusionnent avec le corps des humains. Les corps se métamorphosent, empruntent diverses identités, glissent de l’une à l’autre de manière poreuse, échappent à une logique d’assignation. Dans Apocalypse love, les scènes de cauchemars sanglants et sexuels surgissent au fil de récit, sans qu’on sache vraiment si elles appartiennent aux fantasmes de la narratrice, ou si elles convoquent une réalité plus tangible et violente. L’animalité comme métaphore des pulsions, est un des moteurs de ses textes, qui incluent humains et non-humains dans le même carrousel des instincts.
() ce soir je te vois
comme pour la première fois
sous mes ongles
tes poils poussent
ton museau s’allonge
ta grosse langue me racle encore
le fond de la gorge
tu tentes d’absorber le reste
de ma salive et de mon sang
jusqu’à mon estomac
jusqu’à mon sexe
tu veux aller au delà
tu as faim tu as soif
tu ne survivras pas
On pense en la lisant au cinéma, pour ces scènes aux codes horrifiques, pour ces séquences d’épouvante qui viennent perforer, bousculer la narration, et semer le trouble.
Ce qui est à l’œuvre dans ses récits poétiques, qui oscillent entre une certaine crudité et une forme de lyrisme renouvelé dans l’écriture poétique vibrante du désir féminin, c’est aussi la mise en jeu de cette zone grise du consentement, où la violence prend d’autres visages, se déploie sur d’autres terrains que ceux de la rationalité.
Cette résidence au Chalet Mauriac, sa toute première résidence d’écriture, lui a permis d’écrire sous pression. "L’effet cocotte minute de la résidence", nous dit-elle, amène à une forte accélération du processus créatif, où l’écriture court plus vite, grâce à cet enfermement inspirant au sein d’un cadre privilégié.
Elle mentionne aussi l’importance de la validation par la résidence, le fait de se sentir ainsi légitimée par l’obtention de la bourse d’écriture.
Au Chalet Mauriac, Marie Testu a rencontré un autre résident, Benjamin Torterat, lui aussi philosophe et écrivain, et porteur d’un projet de premier roman, avec lequel elle a pu partager des temps de réflexion et d’écriture.
On ne sait pas encore si ce prochain roman, écrit en partie au Chalet Mauriac, sera hanté par la canicule intolérable de cet été là, par les nuages de fumée des incendies, on ne sait si les corps des personnages en seront contaminés, ni si les animaux tapis dans la forêt s’approcheront à la lisière du texte, s’ils iront jusqu’à s’infiltrer dans les visions de la narratrice. Et l’on a hâte de le découvrir en lisant le prochain ouvrage de Marie Testu.
Depuis plusieurs années, elle écrit des récits, des fictions, ou des textes poétiques, sortes de fantaisies littéraires publiées aux Éditions de l’attente. Elle se définit comme une arpenteuse d’espaces, et écrit à partir de ces espaces hospitaliers qui abritent l’écriture. Elle anime, en écho à ses propres textes, des ateliers d’écriture qui donnent lieu bien souvent à des performances.
Elle a publié en 2022 aux éditions de l’Attente Domiciles fantômes, un récit mettant en jeu diverses adresses, personnelles et fictives, en collaboration avec Françoise Valéry, Echanges giratoires aux éditions N’a qu’1 œil, ainsi que Les Performances éthologiques de Font aux éditions de l’Attente. Elle publie dans diverses revues : Vif, Espace(s) Frictions, D-Fictions…