Vie et opinion de Léandre Thouin
Débarqué d’Angoulême, c’est en voisin à l’humeur chantante comme ses personnages que Léandre Thouin, lauréat bande dessinée 2026, a posé ses bagages, ses cartons à dessin et sa housse de guitare au Chalet Mauriac pour une période de création. Passionné et passionnant, il nous conte en faux ingénu comment les histoires et les images apparaissent sous sa plume.
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Passé par le conservatoire, vous avez un parcours peu ordinaire pour un dessinateur. Comment en êtes-vous arrivé à la BD ?
Léandre Thouin : J’y suis venu assez tard. J’ai toujours dessiné, j’ai toujours gribouillé dans des carnets et bâti des embryons d’histoires, mais c’est longtemps la musique qui a occupé toute ma vie. Mes parents sont tous les deux architectes paysagistes, je les vois dessiner depuis que je suis enfant et si je les ai très tôt imités, le dessin était avant tout pour moi un mode d’expression, un langage comme un autre, et aussi je crois une façon d’appréhender le monde, de s’en bâtir une représentation afin de mieux le comprendre. Il n’était donc pas forcément question d’en faire mon métier. Je vois bien par exemple que, contrairement à beaucoup de mes collègues, je n’ai pas été attiré vers le dessin par son côté subversif. Je n’ai jamais eu non plus une pratique solitaire et isolée ; au contraire, j’aime créer en compagnie, dans un atelier ou au cœur de la vie.
C’est en fait après le conservatoire, après avoir interrompu des études en musicologie, auxquelles je ne trouvais plus vraiment sens, que j’ai commencé l’air de rien un projet BD avec mon frère. C’était un peu pour s’amuser au départ, c’était quelque chose que nous faisions à la marge de nos existences, mais nous avons fini par l’envoyer à des maisons d’édition qui se sont assez vite déclarées intéressées par notre projet. L’écriture de ce livre (L’Inconnu de la plage, paru chez 6 Pieds sous terre éditions en 2023) s’est étalée sur plusieurs années alors que j’avais un emploi à côté. C’est seulement après sa parution que le dessin et la bande dessinée sont devenus de façon assez naturelle mon activité principale.
Votre premier album avec au scénario votre frère, Bérenger Thouin, raconte l’histoire d’un étudiant en master qui peine à écrire son mémoire sur Emir Kusturica et qui croit rencontrer le réalisateur sur la plage et converser quotidiennement avec lui. D’où vous est venue l’idée de ce dispositif ?
Léandre Thouin : Mon frère, qui est avant tout réalisateur et scénariste pour le cinéma, avait la manie de me soumettre les histoires qu’il ne parvenait pas à faire aboutir pour le grand écran. J’en dessinais alors des bouts, j’en faisais quelques planches – même si c’est compliqué de travailler en BD avec quelqu’un du cinéma… On ne peut pas en effet couper des passages déjà encrés comme on le fait avec des scènes de film. Et puis quand on a décidé de s’y mettre pour de bon, m’est revenu en mémoire cette longue lettre désespérée qu’il m’avait écrite un été tandis qu’il travaillait sur son mémoire de fin d’études. C’était une lettre où il faisait semblant d’être Kusturica et où il parlait à sa place de son cinéma. Il y avait même quelques dessins un peu naïfs – dont je me suis d’ailleurs inspiré pour la couverture de l’album. En bref donc, le point de départ de cette longue rêverie est clairement un peu autobiographique : mon frère y a mis toute son expérience d’étudiant désespéré… et toute sa poésie aussi !
Comment avez-vous géré dans l’écriture les prises de position politique parfois très problématiques de Kusturica ?
Léandre Thouin : Arf. J’avoue qu’en commençant ce livre, je connaissais bien son cinéma, mais je le connaissais beaucoup moins en tant qu’homme. Ce n’était pas notre sujet, nous n’avons pas eu envie de nous aventurer sur ce terrain-là, même si l’on évoque quand même dans l’album ses liens étroits avec Milošević ou plus récemment avec Poutine. Et puis malgré cette réserve, on a quand même été confronté à l’aspect compliqué du personnage, car il s’est longtemps opposé à la parution de notre album par le biais de son avocat en France.
Votre second album, La Recette véritable, paru chez Dargaud en 2025, explore un univers radicalement différent. D’où vient ce changement?
Léandre Thouin : Alors que je terminais notre premier livre, j’ai dit à mon frère que j’en avais un peu marre de dessiner deux gars en t-shirt qui ne faisaient que discuter. J’avais envie pour la suite de quelque chose de plus fou, de plus enlevé ; j’avais envie d’un récit d’aventures, avec du décor et des costumes. On a alors cherché une figure historique sur laquelle appuyer notre récit on s’est assez vite mis d’accord sur le céramiste Bernard Palissy, notamment parce qu’il a donné son nom au lycée où nous avons tous les deux étudié à Agen. Ça a donné effectivement un album radicalement différent, un projet qui m’a occupé durant plus de trois années et où j’ai pu aussi collaborer avec une coloriste en la personne de Madeleine Perreira.
Vous êtes donc ces temps-ci en résidence d’écriture au Chalet Mauriac, où vous travaillez visiblement sur deux projets de front.
Léandre Thouin : Oui. Dans un premier temps sur un livre qui sortira l’année prochaine chez Glénat, l’histoire fictive d’une pianiste sud-américaine qui débarque à Paris à l’époque romantique et devient la coqueluche de toute la capitale. J’avais envie encore d’une autre ambiance, mais j’ai rapidement réalisé que je m’étais peut-être ajouté beaucoup de contraintes. Le Paris XIXe, c’est quand même un décor très iconographié ! J’ai donc eu bien moins de libertés que je ne l’avais pensé au prime abord. En plus, mon père est architecte des bâtiments de France alors je suis surveillé de près ! J’ai notamment dû bâtir des banques d’images pour m’assurer d’avoir un dessin à peu près cohérent. Mais au final j’avais surtout envie d’évoquer, depuis ma position de musicien, les frustrations de l’apprentissage et toutes ces heures passées à l’instrument, cette quête infinie de la perfection dans son art et dans sa vie.
Sinon, mon deuxième projet est pour sa part bien moins avancé. J’en suis un peu au début. Ce livre tire son origine de mon goût pour les romans picaresques comme Scènes de la vie d’un propre à rien de Joseph von Eichendorff ou Vie et Opinion de Tristram Shandy de Laurence Sterne, c’est-à-dire des textes assez truculents qui mettent en scène des personnages très naïfs. J’ai pour le moment pas mal de dessins et de recherches, mais aussi quelques planches. Le sujet, de par sa nature, me permet de travailler par scènes, d’avancer à mon rythme le temps de finaliser mon autre projet.
Qu’est-ce que vous a apporté ce temps de résidence au Chalet ?
Léandre Thouin : Savoir que son projet a attiré suffisamment l’attention pour être soutenu dans sa réalisation, c’est déjà énorme en fait. Sinon, j’apprécie énormément cette possibilité offerte de mettre pour un temps le quotidien à distance. C’est très précieux par rapport à ces moments où l’on travaille chez soi, où tout entre en concurrence avec le dessin ou l’écriture. Et puis il y a les rencontres avec les autres résidents forcément. Je partage à l’année un atelier avec des auteurs de bande dessinée, mais cela n’a rien à voir. C’est par exemple la première fois que je peux échanger au jour le jour des réflexions sur la création avec un écrivain ; j’ai découvert un autre type de dialogue, de partage. Enfin, alors que je pensais être totalement insensible à cet aspect des choses, alors que je peux travailler à peu près n’importe où sans distinction, eh bien je suis forcé de constater que le lieu en lui-même m’a apporté une vraie sérénité et une disponibilité d’esprit assez exceptionnelle. Peut-être juste pour me rendre triste alors qu’arrive la fin de ce moment entre parenthèses.
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