Subhashree Beeman : traduire est un acte de transmission
Chaque printemps, le programme d’ALCA permet d’accueillir des traductrices et traducteurs en résidence au Chalet Mauriac. Un beau jour d’avril 2026, Aimée Ardouin, responsable de la mission résidence, a effectué avec les traductrices Regina López Muñoz (Espagne), Marianne Tufvesson (Suède), Heli Allik (Estonie) et Subhashree Beeman (Inde) une virée en Périgord, afin de visiter la Grotte de Lascaux. Ce fut l’occasion de passer par Saint-Léon-sur-Vézère aux Plumes de Léon et de partager un déjeuner champêtre sous le tilleul.
Béatrice Ottersbach, la créatrice des Plumes de Léon, a pu mener un entretien avec Subhashree Beeman, lauréate du programme de la Villa Swagatam proposé par l’Institut français en Inde (IFI) et qui travaille actuellement sur la traduction en tamoul d’Un monde à portée de main de Maylis de Kerangal (Verticales, Gallimard). Ce roman publié en 2018 plonge le lecteur dans l’univers de Paula Karst, étudiante à l’école des Beaux-arts de Bruxelles, où elle apprend la peinture de décors en trompe-l'œil.
Après Sa préférée de Sarah Jollien-Fardel paru en Inde en 2025, Un monde à portée de main de Maylis de Kerangal est ta deuxième traduction d'un roman français. Pourquoi as-tu choisi de traduire ce roman ?
Subhashree Beeman : Maylis de Kerangal est une autrice très respectée en Inde. Deux de ses romans sont traduits en tamoul, Réparer les vivants et Tangente Est. Ses livres sont enseignés à l'université et elle a participé à plusieurs festivals littéraires en Inde. Au préalable, j'ai traduit sa nouvelle Ontario du recueil Canoës pour un atelier de traduction du français vers le tamoul. J'ai été profondément touchée par son écriture profonde et poignante. C'est une écriture dense qui aborde des sujets qui ne sont pas traités dans la littérature tamoule. C'est cette singularité, ainsi que mon admiration pour son écriture, qui ont motivé mon envie de traduire Un monde à portée de main et de le faire découvrir aux lecteurs tamouls.
Maylis de Kerangal est traduite dans une trentaine de pays. Es-tu en relation avec ses traducteurs d'autres pays ?
Subhashree Beeman : Pas jusqu'à présent. En revanche, au Chalet Mauriac, j'ai eu le plaisir de rencontrer et d'échanger avec Marianne Tufvesson, qui a traduit ses romans en suédois. Et puis, je suis en contact avec Maylis de Kerangal, que je peux joindre si j'ai des incertitudes au cours de mon travail de traduction.
Quelle est la plus grande différence de langue entre le tamoul et le français et quel est, à ton sens, le plus grand défi pour transposer un texte français vers le tamoul ?
Subhashree Beeman : Tout d'abord, l'alphasyllabaire tamoul est totalement différent de l'alphabet français et la structure des phrases est inversée. En français on procède par sujet, verbe, objet, alors qu'en tamoul, c'est sujet, objet verbe. Cette structure ne correspond pas à l'écriture de Maylis de Kerangal qui agrémente souvent la fin de ses phrases de descriptions. La traduction en tamoul exige beaucoup de créativité, notamment dans la façon de couper les phrases. C'est le même problème avec les traductions de l'anglais vers le tamoul. On se retrouve souvent confronté à des situations de "lost in translation" – mais on peut les contourner. Il est presque toujours possible de trouver une solution créative.
"La traduction est un trompe-l'œil"
Et comment procèdes-tu pour la traduction ?
Subhashree Beeman : Je travaille de façon chronologique et je fais en sorte d'avoir une première version suffisamment aboutie afin de pouvoir la faire lire. Ensuite, je refais deux ou trois révisions avant d'envoyer le manuscrit à l'éditeur. Pour ce titre, c'est le même éditeur qui a publié les précédentes traductions de Maylis de Kerangal, ce qui, je l'espère, facilitera les échanges et assurera une certaine continuité éditoriale.
Dans l'énoncé de ta résidence, tu écris : "Ce moment de retrait me permettra de mûrir ma voix littéraire dans un dialogue intime entre deux langues et deux sensibilités." Pourrais-tu préciser cette pensée ?
Subhashree Beeman : Il existe en Inde une tradition de peintures et sculptures ancestrales, mais les matériaux utilisés dans les temps anciens sont très différents des matériaux et des techniques évoqués dans le roman. En Inde, ces traditions sont aussi fortement liées à la mythologie et les bâtiments sacrés sont construits en pierre, alors que l’autrice décrit beaucoup d'ouvrages sur bois. De plus, en Inde, on ne procède pas à des restaurations de telle envergure. Il me faut donc trouver une façon de transcrire les matériaux et les procédés de travail. Mon travail consiste donc non seulement à traduire les mots, mais aussi à rendre intelligible et sensible cet univers pour des lecteurs tamouls, sans en trahir l’esprit. C’est dans ce dialogue entre deux imaginaires que ma propre voix de traductrice se construit. C’est en cela que je parle de sensibilité.
Comment fais-tu pour traduire des éléments pour lesquels il n’existe pas de mot en tamoul ?
Subhashree Beeman : La traduction est un trompe-l’œil. Elle donne l’impression d’une parfaite équivalence entre deux langues, alors qu’il faut souvent recréer plutôt que reproduire. J’essaie de stimuler l’imagination du lecteur. Je peux aussi ajouter un glossaire pour expliquer ou me servir de notes en bas de page. Les indiens en sont très friands, contrairement aux occidentaux, je crois. Ainsi, en tant que traductrice, je peux expliquer ma façon de travailler et la logique que je poursuis. Donc, il existe des moyens de traduire ce qui semble intraduisible.
Dans Un monde à portée de main, Paula, l’héroïne, livre sa propre version de la découverte de la Grotte de Lascaux, qui se trouve à neuf kilomètres d‘ici – et que tu vas aller visiter dans la foulée.
Subhashree Beeman : Oui ! C’est comme un rêve, quasiment surréaliste : Je vais pouvoir ressentir en live comment Maylis de Kerangal décrit la partie où Paula découvre les peintures rupestres et travaille sur le facsimilé de la grotte. Je vis aux États-Unis et je n’aurais jamais pensé avoir l’occasion de me rendre sur place. Cette opportunité est un des grands cadeaux de cette résidence au Chalet Mauriac.
Dirais-tu que Paula qui travaille sur les facsimilés est aussi une traductrice ?
Subhashree Beeman : Absolument. Toute forme d’art réalisant un transfert s’apparente à une traduction. Paula est totalement immergée dans les peintures, comme un traducteur doit l’être dans le texte, afin de ne pas omettre le moindre détail. Si on baisse l’attention, on perd le texte.
Te sers-tu de l’intelligence artificielle pour ton travail ?
Subhashree Beeman : Non ! Et là, je suis catégorique. Je refuse de voir l’IA comme un outil pour mon travail. J’y vois surtout des datas centers gigantesques qui, pour être maintenus à température en permanence, engloutissent des quantités d’eau effarantes au détriment des populations.
Décrirais-tu le travail de traducteur comme très solitaire ?
Subhashree Beeman : C’est un travail solitaire pendant la traduction à proprement parler, mais ensuite, ça devient un travail d’équipe avec la maison d’édition. Par exemple, pour ma traduction de Sa préférée j'ai beaucoup échangé avec mon éditeur sur mes choix et ces discussions ont été essentielles, tant pour le texte final que pour ma propre réflexion de traductrice.
L’autrice et traductrice Valérie Zenatti décrit le travail de traducteur comme un "exercice d’humilité". Es-tu d’accord avec cette définition ?
Subhashree Beeman : Bien sûr. Je ne suis moi-même pas autrice. C’est donc un acte d’humilité dans la mesure où je serais incapable de créer le monde que l’autrice a façonné et développé. Et puis, en tant que traductrice, je ne peux pas modifier le texte, supprimer des éléments ou ajouter à ma guise ce que le texte évoque pour moi. C’est le texte qui dicte la structure de mon travail. Mais c’est par ailleurs un travail qui incite à faire beaucoup de recherches. Un traducteur doit être curieux, c’est la base de notre métier.
Mais tu as une position unique, car c’est toi qui donnes au texte une voix dans ta langue.
Subhashree Beeman : Oui, et c’est une grande responsabilité. Pour moi, la traduction est un acte de transmission. Avec nous, la littérature migre d’un pays vers l’autre – tout comme les personnes le font. La traductrice est une passeuse qui doit naviguer sans brusquer ou heurter les langues impliquées.
Tu vis aux États-Unis, comment es-tu venue à traduire le français ?
Subhashree Beeman : J’ai grandi en Inde où l’enseignement se fait en partie en anglais et nous ne considérons pas l’anglais comme une langue étrangère. L’anglais est d’ailleurs une des langues officielles du pays. Le français a été ma première "vraie" langue étrangère. Je viens d’une famille très traditionnelle pour laquelle, vingt ans plus tôt, il était impensable que les filles se déplacent seules. Aujourd’hui, les temps ont changé, mais lorsque j’ai appris le français à l’école, cela a été une révélation pour moi : ça m’a permis de comprendre qu’il existe un autre monde que celui que je connaissais enfant. C’était avant Internet – et le français a été mon premier pas vers le monde.
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La résidence de Subhashree Beeman au Chalet Mauriac et à la Villa Valmont s’est effectuée dans le cadre du programme Villa Swagatam proposé par l’Institut français en Inde (IFI). Subhashree est titulaire d'un master en traduction (français) de l'Open University. Elle est lauréate de la bourse PEN/Heim 2024 pour sa traduction en anglais du roman Le Testament russe de Shumona Sinha et sa traduction en tamoul du Largo pétalo de mar d'Isabel Allende a été publiée en 2025 par Kalachuvadu Publishers.
Béatrice Ottersbach est la fondatrice et la présidente de l’association Les Plumes de Léon qui propose un festival littéraire et des résidences d’auteur du même nom. Son travail dans l’édition, des deux côtés de la frontière franco-allemande, ont nourri son désir de rapprocher écrivains et lecteurs, pour un enrichissement mutuel.