"Le Sens du vent" : des mots pour ressentir


"Éloignez-vous dans le sens opposé au vent" est la première consigne des pompiers lors d’un départ de feu. Avec ce titre suggestif, Le Sens du vent, Lydie Palaric donne d’emblée le ton de cette chronique du grand feu de Landiras qui a ravagé les landes du Sud Gironde à l’été 2022. Un récit pudique et bouleversant auquel répondent les photographies de Benoît Cary, paysages d’arbres et de terres carbonisés, telle une esthétique de fin du monde, à la fois belle et glaçante.
Le feu. On ne comprendra jamais réellement ce que cela représente, la terre qui brûle, si on ne l’a pas vue et vécue dans ses tripes, comme toutes celles et ceux qui vivaient là ou qui étaient présents, simplement, lors de cet été 2022, quand la forêt des landes girondines s’est embrasée. Pourtant, le récit de Lydie Palaric et les photos de Benoît Cary nous saisissent. Alternant des phrases extraites de conversation réelles et récit à la première personne, l’autrice, qui habite ce territoire, nous plonge dans un univers apocalyptique qui pourrait aussi bien être la toile de fond d’un roman de science-fiction.
Dès l’incipit, "Il pleut de nouveau des cendres", le décor est planté. Dans une économie de mots, compilation de bribes de phrases hachées, interrompues d’exclamations, de silences, d’interrogations qui restent sans réponse, la parole des habitants est livrée avec une authenticité crue, qui nous bouscule. Peur, incertitude, angoisse et désespoir de se sentir impuissants transpirent de ces mots prononcés lors des premiers moments de la catastrophe. Fuir ou rester pour combattre le feu dévastateur ? Par ces premières phrases où le « nous » et l’impératif dominent, Lydie Palaric laisse entendre la panique et la confusion s’emparant de ceux et celles qui se retrouvent confrontés, soudain, à l’invraisemblable.
Mais dans ces moments d’intensité effrayante resurgit également ce que les Hommes ont de meilleur. Dans ces paroles d’habitants, on entend aussi des exhortations au courage – un mot qui revient sans cesse –, des élans de solidarité ou de reconnaissance à l’égard de ceux, professionnels comme bénévoles, qui sont restés sur place pour lutter. La résistance s’organise, comme en temps de guerre : "Le feu revient très fort. Je pense à vous tous, courage. On est prêts, on l’attend avec nos moyens." Par les choix qu’elle opère dans la matière orale récoltée, Lydie Palaric donne ainsi à voir toute la complexité et la palette des sentiments éprouvés lors d’une catastrophe collective.
L’impact du texte tient aussi aux passages où l’autrice laisse entendre sa voix, où le "je" prend en charge le récit qui, dès lors, résonne en nous de façon plus intime. En regard des photos de paysages dévastés de Benoît Cary, les mots de la narratrice reviennent avec force sur les moments qu’elle a elle-même vécus. Dans une sobriété qui sied au sujet, sans fioritures ni effets de style déplacés, Lydie Palaric pose les mots sur ce qu’il s’est passé. Le texte est simple, beau, précis, percutant : "Je regarde le sens du vent. Plusieurs fois par jour, je m’informe de la direction que prend le feu. Il est d’une telle puissance qu’il génère son propre vent, complètement imprévisible. […] Il est intelligent, il a sa propre force, comme s’il était doté d’une conscience, élaborant lui-même des stratégies les plus sournoises."
Après la sidération des premiers instants, l’état d’urgence se met en place. Il y a ceux, épargnés, qui ont pu rester pour aider, ceux qui ont dû fuir sans avoir le choix, ceux qui sont partis, puis revenus, incapables de rester loin de la tourmente. S’installent alors l’angoisse, l’attente insupportable, l’épuisement et la colère des habitants face à la médiatisation de leur malheur. "Notre maison a brûlé… Comment avez-vous appris cette triste nouvelle ? On la voit passer en boucle à la télé !!!" Lydie Palaric partage ce sentiment d’irrespect et d’intimité violée : "Des journalistes avides de sensations fortes, à qui on a donné le droit de se rendre sur place, filment et dévoilent cette horreur au monde entier. Ils piétinent ce qui reste de souvenirs." Le texte pudique qu’elle livre aujourd’hui redonne à cette histoire et à ceux qui l’ont vécue la dignité qu’ils méritent. "Pas de mots…", écrit-elle. Il faut parfois laisser la place au silence…
Reprenons alors notre souffle avant de poursuivre la lecture de ce récit qui suit la chronologie des événements. Lydie Palaric raconte ensuite le retour, le stress post-traumatique et le deuil d’un paysage qui n’est plus : "Je cherche le sommeil. Au moindre bruit, j’imagine encore que l’on vient me déloger, m’évacuer, me sauver. […] Plus de balade aujourd’hui, l’endroit est dangereux et ne ressemble en rien à ces lieux magiques qui accompagnaient mes respirations. En une ou deux nuits, en quelques heures, le feu me les a pris. […] J’ouvre une porte vers l’extérieur et elle est là, la variation, la différence. Je reconnais les lieux qui m’entourent mais tout est noir, teinté de catastrophe."
La mémoire de ce qu’il s’est passé n’est pas près de s’effacer. Lydie Palaric écoute la souffrance de ce paysage brûlé, qu’elle voit et ressent comme celle d’un être vivant et blessé qu’il faudrait achever : "[Les pins fantomatiques] semblent souffrir, je les entends hurler, comme un cri sourd émanant de leur simple présence. Il faut y mettre un terme, ce que le feu a commencé, il faut aujourd’hui le terminer." Dans l’odeur persistante de la fumée, au milieu de ce paysage noir de cendres, la nature, pourtant, reprend peu à peu ses droits. Des nuances de vert réapparaissent dans les photographies de Benoît Cary, le sol se couvre de mousse dont la couleur, par contraste, paraît presque fluorescente.
Mais pour l’autrice, il aurait fallu plus de temps pour digérer la catastrophe, avant que le nettoyage effréné des bois carbonisés ne se mette en place. "On fait vite, mais fait-on bien ?", se demande-t-elle. L’inquiétude plane quant à l’avenir. Cela va-t-il recommencer ? Lydie Palaric exprime plus qu’un regret, une colère, de voir les pins replantés aussitôt, sans avoir pris le temps de réfléchir aux causes du désastre ni aux moyens de l’éviter dans le futur : "Un jour il ne poussera plus rien sur ces terres que l’on ne cesse d’appauvrir. Pas de retour en arrière possible. Les hommes se moquent de l’avenir à long terme, ils ont trop conscience d’être éphémères. Profiter un maximum et ne rien laisser."
Il lui faudra du temps pour retrouver la "sérénité", la "paix" et le "calme" auxquels elle aspire. Ce livre est sans doute une première pierre sur ce long chemin.