"Seniors 3000", mamie fait de la résistance


Seniors 3000 est une fable fantastique grinçante et acide sur les défaillances de notre société, qui à travers l’absurdité du monde représenté questionne sur les problématiques d’obsolescence programmée des objets et salariés, de quête de la rentabilité et du jeunisme. Quelles seront les futures conditions de l’emploi ? Quelle place sera laissée aux futurs retraités ? Comment se rendre utile et dépasser son sentiment d’infériorité lorsqu’on se sent délaissé par la marche forcée du digital ? Rencontre avec Julien David, auteur-réalisateur de ce court métrage d’animation choisi par les lycéens de Nouvelle-Aquitaine dans le cadre du prix Haut les courts !
Dans Seniors 3000, on rencontre Marlène, secrétaire serviable qui après 30 ans dans la même société se retrouve en pré-retraite de manière non choisie. Elle est en quête de l’assentiment de Bertrand, son patron qui lui recherche un gain de productivité salariale. Pouvez-vous décrire la relation de ces deux personnages et ce qui vous a inspiré pour leur donner vie ?
Julien David : Florent Guimberteau, producteur et scénariste du film, et moi voulions faire un film sur le monde du travail, qui est un endroit où on passe beaucoup de temps. Quand on s’est lancé dans l’aventure on était en plein questionnement sur les retraites (sujet qui est un serpent de mer et revient tous les ans). Notre précédent film, Chicken of the dead1, abordait déjà des questions sociales auxquelles nous sommes sensibles. Dans Seniors 3000, le sujet des retraites et la question de l’utilité des gens est abordé par le biais de la satire sociale. Marlène n’est plus suffisamment utile, elle est en perte de vitesse, elle est moins efficace que d’autres et se sent dépassée. Le film s’ouvre avec cette scène où elle ne sait plus trop faire avec la photocopieuse. Elle devient sujet de moquerie de la part de collègues plus jeunes qu’elle, qui eux savent optimiser cette machine. Bertrand, son patron, est centré sur l’idée d’efficacité. Elle est remerciée promptement.
L’écriture du film s’est effectuée entre un trio de scénariste, un auteur graphique et vous-même en tant qu’auteur-réalisateur : quelles en ont été les étapes importantes, comment et sur combien de temps s’est déroulé ce travail à plusieurs mains ? En quoi l’histoire du film a-t-elle évolué au fil des avancées de ce travail littéraire et graphique ?
Julien David : Les projets naissent au cours de discussions. C’est un travail d’équipe en triangulaire entre Florent Guimberteau, fondateur de Melting il y a une vingtaine d’années, Christophe Blanc, illustrateur-plasticien, et moi qui fais de l’animation depuis 20 ans. Sur Seniors 3000, deux autres scénaristes, Sebastien Ors et Yacine Badday, ont relu et étoffé le script. Suite aux retours des comités de lecture (qui représentent un peu notre premier public), un travail de réécriture sur la première version de 2018 a été effectué2. Il est important pour nous de savoir comment le projet a été reçu. Suite à l’obtention d’une aide sur la 3D dans le Grand-Est, on a fait en sorte que les gens deviennent des robots pour pouvoir continuer à travailler, alors que le film au début avait été pensé pour être intégralement en 2D. La technique a ici été au service scenario. Le storyboard a été fait en 2020 pendant le confinement, la fin et un tiers du film ont été totalement réécrits à cette étape-là. Le son a été fait chez Hiventy à Angoulême, sur la musique de Ronan Maillard. Enfin, une partie de l’animation a été faite dans le studio Borderline Films.
Le transhumanisme fait partie des thématiques de ce court métrage, qui emprunte aux codes de mise en scène de films fantastiques américains ou japonais. Pouvez-vous expliciter ces choix ?
Julien David : La thématique du transhumanisme est très actuelle. Le Golem, la création du monstre, est biblique. Mais le film Roboccop de Paul Verhoeven sorti en 1987 amène un personnage technologique et efficient, un superflic à l’épreuve des balles et des méchants. Florent et moi aimons cette approche sociale via la science-fiction et cette dystopie qui tord le cou au futur. Actuellement, Elon Musk nous précipite dans le transhumanisme avec l’intelligence artificielle. On sent un mouvement déplaisant qui nous demande d’être toujours plus efficace au travail, et la technologie est mise à profit.
Il y a une obsolescence programmée pour tous nos robots. Ce à quoi ils servent n’est pas important. L’efficacité est une obsession sociale, peu importe ce qu’on produit. J’avais adapté un documentaire audio pour Arte sur une personne en pré-retraite (Les heures creuses). Savoir ce qu’on fait de sa vie après le travail m’a toujours questionné. On est conditionné dès le plus jeune âge à se former, ensuite à trouver un emploi, à être utile. Quand la retraite arrive, on est déboussolé. La société fonctionne autour du travail.
Malgré le contexte social tendu du film, une révolution biomécanique va se mettre en place pour renverser le système établi. En quoi ce message d’espoir était-il nécessaire ?
Julien David : Marlène se transforme de plus en plus , jusqu’à devenir char d’assaut. Un autre personnage se transforme : Bertrand démarre gérant d’une start-up, il finit maréchal président. Toute la société bouge avec lui. Il est inarrêtable. Comme Elon Musk, il prend progressivement le pouvoir. Marlène est en réaction face à Bertrand, qui transforme des gens en robots pour aller plus vite. C’est de là que vient la révolte. Marlène voit son fils Grégory transformé en scooter pour être utilisé comme livreur. Elle enrage. Elle part sauver son fils, et en même temps, elle détruit le système.
Quel extrait avez-vous choisi ? Pourquoi avoir choisi cet extrait ? Pouvez-vous expliquer ce qui se passe dans cette scène ?
Julien David : Les personnes âgées, qui n’ont plus accès à la retraite, arrivent dans l’entreprise de Bertrand, "sur la base du volontariat" (dans une société où tout le monde a la nécessité de travailler). Bertrand appuie sur les boutons pour transformer ces retraités en machine. La ministre du travail, présente dans cette scène, est assujettie au monde de l’entreprise, et particulièrement à celle de Bertrand, car son travail à elle est de remettre les gens au travail. Ce que l’on essaie de dire à travers ce film, c’est que si on se moque du pourquoi, du comment, on laisse faire le pire. On a voulu faire un film drôle et sarcastique, qui si possible éveille le sens critique.
S’agit-il d’un film d’anticipation ? Quelles réactions avez-vous eu en festival et auprès des spectateurs quant à cette fable satirique sur les conditions de l’emploi ?
Julien David : On n’est pas des prophètes, mais force est de constater qu’avec l'IA et la reconnaissance faciale, les choses s’accélèrent. Même si on ne se transforme pas en robot, toutes nos données sont analysées pour restructurer notre environnement. La robotique et l’automatisation des tâches ne sont que le début. Les IA génératives pour faire des images génèrent surtout une inquiétude pour beaucoup de graphistes et animateurs. Cette IA ne nous propose que de recopier des choses déjà majoritaires sur Internet…
J’ai été au forum des images à Paris, les étudiants, qui démarrent leur vie active, ont particulièrement réagi au fil. Les actifs professionnels voient le film comme un documentaire ou une satire exagérée, selon s’ils sont heureux au travail ou non.
Dans ce film, on parle aussi des systèmes. Comme dans l’expérience de Milgram qui étudie l’influence de l’autorité sur l’obéissance avec les décharges électriques fictives, on voit que quand les gens sont dans un système, ils répondent aux injonctions du système, sans chercher à connaitre la finalité de ce qu’on leur demande.
Les personnes qui travaillent veulent juste être de bons employés. Cette recherche de la reconnaissance commence dès l’école, où on veut avoir de bonnes notes, recueillir l’assentiment du maitre - alors que ce qui compte c’est ce qu’on apprend.
Le scandale des crèches ou des Ehpad résonnent depuis ce film. Peu de salariés osent démissionner quand on leur demande de faire des trucs aberrants. Cette démission est un saut dans le vide, mais il ne change pas le système. La solution est politique : cela se passe dans nos actions quotidiennes, dans ce que l’on choisit de consommer, dans la façon dont on éduque les enfants…
1. Chicken of the dead est disponible sur Vimeo
2. Seniors 3000 a été soutenu par 4 régions : Grand Est, Occitanie, Pictanovo et Nouvelle-Aquitaine
