La maison L'Impensible veut accueillir toutes les formes
Timothée Guérin est auteur, metteur en scène et éditeur. Il a fondé la maison indépendante L’Impensible avec l’ambition de prolonger la vie des textes — en particulier théâtraux — en leur offrant une visibilité durable sur le papier. À travers ses choix éditoriaux, il explore des écritures hybrides et polysémiques, où les frontières entre théâtre, roman et récit se déplacent. Son travail est accompagné par ALCA, qui soutient les jeunes maisons d’édition et favorise la circulation de nouvelles écritures. Dans cet entretien, réalisé à l’occasion de la publication de Ceux qui vivent haut de Laure Philippon, nous revenons sur son parcours, sa manière de lire et de publier, et sur la place du théâtre dans la littérature contemporaine.
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Votre parcours mêle théâtre, écriture et édition. Comment ces pratiques se complètent-elles dans votre travail aujourd’hui ?
Timothée Guérin : La convergence s’est faite assez naturellement. Au départ, je menais plusieurs activités en parallèle, sans forcément chercher de cohérence : j’écrivais du théâtre, j’enseignais la philosophie et je mettais en scène. Peu à peu, des liens se sont créés. Mon enseignement s’est déplacé vers des domaines plus proches de ma pratique : la littérature, l’écriture, la narration, la prise de parole. En parallèle, j’ai commencé à mettre en scène mes propres textes, puis ceux des autres, à diriger des acteurs. Cette circulation entre pensée, écriture et scène s’est imposée d’elle-même. J’étais déjà édité ailleurs quand l’idée de devenir éditeur s’est posée. Le théâtre fonctionne avec des tirages modestes, liés à la scène, cela rendait la chose possible. L’objectif n’a jamais été de n’éditer que mes textes, mais d’ouvrir un espace, tout en continuant moi-même à être édité ailleurs. Cette circulation entre les rôles est aujourd’hui au cœur de mon parcours.
Qu’est-ce qui vous a conduit à fonder L’Impensible ?
Timothée Guérin : J’ai connu plusieurs déceptions dans l’édition. Des maisons qui accompagnent un texte jusqu’à l’impression, puis plus rien : pas de diffusion, pas de présence, aucune démarche. D’autres qui répondent très tard, parfois après plus d’un an, quand le projet est déjà engagé ailleurs. J’ai aussi vu des structures avec de vrais moyens disparaître entre l’acceptation d’un texte et la signature du contrat. Bien sûr, il existe de très belles aventures éditoriales, mais je ne les ai pas vécues. À un moment, je me suis rendu compte que je faisais déjà une grande partie du travail moi-même. Alors autant aller au bout : m’autoéditer, reprendre ce qui m’échappait. Le premier geste a été de republier un texte de théâtre que j’avais retravaillé. En entrant dans ce processus, je me suis véritablement mis au travail éditorial. Et tant qu’à faire, je me suis rendu disponible pour d’autres manuscrits. C’est ainsi que L’Impensible est née, et que les publications se construisent depuis, lentement.
Comment définiriez-vous la ligne éditoriale de votre maison ? Qu’est-ce qui relie les textes publiés, malgré leur diversité de formes ?
Timothée Guérin : Ce qui relie les textes, c’est une attention extrême à la phrase — à sa beauté, à sa tenue — dans des structures narratives qui restent entraînantes. J’aimerais qu’on puisse ouvrir un livre, lire la première phrase, et qu’elle reste en tête, même si on referme le livre aussitôt. Si la première phrase me déplaît, c’est qu’il y a un désaccord profond. Quand, au contraire, la phrase tient, la lecture devient une apnée. Je cherche des textes polysémiques, avec des doubles sens, des sous-entendus, mais toujours portés par un fil narratif. Dans ce que je reçois, je vois souvent deux excès : soit une littérature très lourde, très sombre, soit des textes plus légers mais sans profondeur. Ma ligne se situe dans cet équilibre : une profondeur qui n’écrase pas, une légèreté qui ne soit pas creuse.
Votre expérience du théâtre influence-t-elle votre manière de lire ?
Timothée Guérin : Énormément. Il n’existe pas, je crois, de genre littéraire relu avec autant d’acharnement que le théâtre par un acteur. Quand on a dit deux cents fois la même phrase sur scène, le moindre défaut devient insupportable. Cette pratique crée une sensibilité très fine au langage, au rythme, à la musicalité. À force, on sent dès la lecture qu’un texte ne « tiendrait pas » à voix haute. C’est un critère central pour moi. Je publie des livres qui doivent pouvoir être lus à voix haute.
Publier du théâtre reste un défi en France. Quels obstacles rencontrez-vous et pourquoi persistez-vous ?
Timothée Guérin : Je me suis lancé en constatant un manque très concret : il n’existait pas, dans ma région, de maison d’édition réellement dédiée au théâtre. On écrit beaucoup pour la scène, mais ces textes sont rarement pensés pour durer. L’écriture reste souvent liée au plateau : le spectacle se joue, puis le texte disparaît. Or un texte théâtral mérite d’exister comme un livre à part entière. Le principal obstacle reste économique. Le théâtre se vend peu, et dans le circuit classique, chaque livre est presque une prise de risque. Les coûts s’accumulent très vite, rendant l’équilibre fragile, voire impossible. Pourquoi persister, alors ? Parce qu’il y a une demande réelle, du côté des auteurs comme des compagnies, et parce qu’il y a encore un espace à inventer. Publier du théâtre, c’est accepter une économie précaire, mais aussi défendre une idée simple : permettre aux textes de rester, de circuler, et de ne pas disparaître une fois la scène éteinte.
Quel impact concret l’accompagnement de l’ALCA et de l’incubateur a-t-il eu sur le développement et la structuration de votre projet éditorial ?
Timothée Guérin : Je n’avais jamais sollicité de soutien institutionnel auparavant. Dans le théâtre, j’ai toujours refusé ce type d’accompagnement, et je pensais en faire de même pour l’édition. Puis l’ALCA s’est présentée sur mon chemin. J’ai postulé à l’incubateur presque par curiosité, sans réelle anticipation. Très honnêtement, cet accompagnement a été décisif. Il s’agissait d’une écoute véritable des besoins, avec des intervenants extrêmement compétents et une adaptation constante aux problématiques concrètes que nous rencontrions. Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est l’absence de discours préfabriqué : nous pouvions même choisir les thèmes et les intervenants d’un mois sur l’autre, en fonction de l’avancée du projet. L’ALCA m’a surtout permis de détecter les problèmes avant de les rencontrer, d’anticiper les impasses économiques, les erreurs de diffusion, et de prendre des décisions éclairées. En un mot : survivre. Au-delà de l’accompagnement, c’est aussi un réseau précieux : éditeurs, bibliothécaires, auteurs, structures partenaires. Aujourd’hui, la visibilité de la maison est en partie le fruit de ce réseau ; il facilite les rencontres et la circulation des manuscrits, et confère à L’Impensible une véritable légitimité professionnelle.
Concernant Ceux qui vivent haut de Laure Philippon : qu’est-ce qui vous a convaincu de le publier ?
Timothée Guérin : C’est tout d’abord l’harmonie entre l’intrigue prenante et la liberté poétique. Une poésie qui n’est ni décorative ni explicative, qui ne cherche pas à séduire ni à démontrer. Elle existe par elle-même, avec une grande justesse. Il y a aussi un véritable rythme, ce qui est essentiel : le texte avance, tient, porte la lecture.
Le roman installe une ambiance très particulière, quelque chose de très français : des territoires un peu périphériques, des espaces modestes. Il y a des échos, des résonances, parfois des références implicites, mais jamais imposées. Ce qui m’a frappé, c’est que ces références ne sont pas un préalable à la lecture. On peut entrer dans ce livre sans bagage culturel précis. J’ai même fait lire le texte à ma fille, qui n’a pas les mêmes repères générationnels, et cela ne l’a pas empêchée d’y trouver sa propre lecture. C’était fondamental pour moi. Si un texte suppose une culture spécifique pour être compris, il devient élitiste, voire arrogant. Et ce n’est absolument pas le projet de la maison.
Quel rôle une maison indépendante peut-elle jouer pour redonner visibilité et vie aux textes théâtraux ?
Timothée Guérin : Il faut que le théâtre puisse continuer à vivre sans écriture littéraire : avec de l’écriture de plateau, spontanée, éphémère, qui disparaît avec la scène. C’est la magie du théâtre, et il faut que cela continue. Mais aujourd’hui, il n’y a quasiment que cela. Et si c’est le cas, ce n’est pas par choix. Je reçois énormément de manuscrits d’auteurs qui voudraient que leurs textes existent sous forme de livres. Il y a donc un vrai besoin de structures éditoriales. Il y a aussi un besoin du côté des compagnies. Beaucoup veulent faire du théâtre et ne savent pas quoi jouer. On reprend sans cesse les mêmes pièces, souvent par manque d’alternatives. C’est là que les maisons indépendantes ont un rôle essentiel à jouer. Le théâtre se vend peu, et paradoxalement, cela le protège des logiques purement commerciales. C’est presque un territoire laissé libre. À nous d’y inventer d’autres modèles. Le rôle de l’éditeur indépendant, c’est de permettre aux textes d’avoir une vie, même modeste, mais réelle.
Pour conclure : parlons de vos prochaines publications. S’agira-t-il plutôt de textes théâtraux ou de romans ?
Je souhaite que L’Impensible puisse accueillir toutes les formes. Du théâtre, évidemment, puisque c’est ce que je reçois le plus, mais aussi du roman, ou des objets plus hybrides : des formes mêlant texte et image, des propositions qui déplacent les cadres habituels. Cela dit, je me rends compte que la diffusion prend énormément de temps et d’énergie. Lancer un livre, le défendre, le faire circuler, c’est un travail à part entière. Je préfère donc publier peu, mais le faire bien, plutôt que de multiplier les titres sans pouvoir les accompagner réellement. L’enjeu est là : trouver un rythme juste. Ne pas se précipiter, ne pas s’épuiser, mais continuer à construire quelque chose de cohérent. L’objectif reste simple et volontairement modeste : autour d’un titre par an. Et que chaque livre compte réellement.
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Ceux qui vivent haut, de Laure Philippon, éditions L'impensible