De l’éducation au travail. En finir avec l’économie de la promesse
La Precarious Workers Brigade se présente comme "un groupe britannique de travailleur·ses précaires de la culture et de l’éducation" et offre à ses lecteurs — étudiants et enseignants, notamment dans des filières artistiques — des outils pour réfléchir le monde professionnel ; un monde qui brille grâce à l’aura de ses créateurs.
La chance de travailler dans une grande galerie ! de pratiquer son art ! de vivre de sa passion ! Afin d’intégrer cet univers si convoité, les jeunes diplômés sont prêts à travailler à mi-temps, signer des contrats courts, cumuler les activités pour joindre les deux bouts. Et pour cause, la rentabilité de certaines entreprises culturelles repose sur une main d’œuvre qualifiée et corvéable. Selon l’Arts Council England, "le nombre total de personnes employées en 2012-2013 par les institutions culturelles subventionnées par l’État et les autres partenaires s’élevait à 75 509 dont 17 309 salarié.es en contrat à durée indéterminée (CDI) et 58 200 salarié.es en contrat à durée déterminée (CDD) et 33 532 bénévoles et volontaires donnant de leur temps."
En France, la précarité est tout aussi présente. Un rapport du ministère de la culture stipule qu’en 2020, "la part des personnes non salariées est beaucoup plus élevée dans le secteur culturel que dans le reste des professions (40% contre 12%)". S’y ajoute les faibles revenus des artistes-auteurs dont l’assiette totale médiane s’élevait à 1 662 euros en 2022 !1
Cette situation a été maintes fois dénoncée. Pourquoi les étudiants acceptent-ils d’entrée de jeu ces conditions ?
L’ouvrage livre des réponses : formatage, pression financière et mythe de l’amour du travail. La Precarious Workers Brigade axe sa recherche et son action sur le milieu culturel anglo-saxon mais ses critiques s’étendent à la France car elles soulignent une tendance propre aux sociétés néo-libérales : l’injonction à l’employabilité et ce dès l’université. Si cette dernière a été rêvée tel un espace de pensée critique, elle semble s’être transformée en antichambre de l’entreprise. Des notions introduites très tôt dans le paysage mental des jeunes sont pointées du doigt : stage, bénévolat, travail-passion et surtout l’idée d’une vocation qui justifie de ne compter ni les heures ni la sueur.
"Durant mes études, alors que j’étais en quête d’une éducation plus ancrée dans le monde, je n’ai obtenu que des recettes pour plaire aux entreprises. (…) J’ai eu le sentiment de ne pouvoir ensuite choisir qu’entre la lutte (la compétition) ou la fuite (l’abandon)", écrit Laurène Le Cozanet, qui a consacré sa thèse à la professionnalisation des études. La traduction française du texte de la Precarious Workers Brigade écrit entre 2012 et 2017 est enrichie d’un article de la politiste et d’une réflexion de la sociologue Maud Simonet sur le travail gratuit2.
Derrière cette injonction à l’emploi se cachent les frais d’inscription parfois pharaoniques des écoles supérieures. En Angleterre, le coût moyen des frais universitaires s’élève à 22 200 £ par an3. Un tel investissement doit être rentabilisé. Les jeunes deviennent des clients qui attendent des résultats. "La crainte et l’angoisse des étudiant·es de ne pas parvenir à atteindre une version abstraite de la réussite (…) les forcent à accepter l’économie des bas salaires et du travail non rémunéré", explique la Brigade.
Le plus préjudiciable n’est pas la volonté de travailler — quoique… — mais la promotion de comportements individualistes dans un univers hautement concurrentiel et très formaté. L’imagination dans l’ethos du futur employé n’est pas sollicitée. Les enjeux du système capitalisme semblent parfaitement intégrés. Comme si le monde de demain ne pouvait être qu’une perpétuation du connu.
Le constat est posé. Maintenant que faire ?
Tout l’intérêt de De l’éducation au travail, En finir avec l’économie de la promesse est de proposer des dispositifs pour penser le système, en Angleterre, en France et partout ailleurs. Mettre des mots sur un dysfonctionnement, une injustice, un mauvais traitement s’avère être un premier pas vers le changement. Dans un chapitre intitulé Outils pédagogiques, des exercices sont proposés pour aider les futurs travailleurs et travailleuses de la culture à "développer une meilleure compréhension" de leurs conditions de vie. Les titres parlent d’eux-même : "Écoute active" ; "Association d’idées libres" ; "Analyser une offre de stage" ; "Contrat pour un stage éthique" ; "Débattre des chartes encadrant les stages, le bénévolat et le volontariat". Autant de propositions pour encourager les futurs diplômés à chercher une place à leur juste mesure.
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De l’éducation au travail. En finir avec l’économie de la promesse, Precarious Wokers Brigade, éditions 369, collection essais.
1. Contre un salaire médian de 27 120 euros dans le secteur public et 25 000 dans le secteur privé. Les chiffres de l’enquête sont issus d’un rapport du ministère de la culture.
2. Voir glossaire
3. Source : le British Council Study UK