Une lecture sororale des "Guérillères" de Monique Wittig
Une centaine de chanceux étaient présents aux Escales du livre, à Bordeaux, en mars dernier, pour écouter la lecture performée bilingue du roman de Monique Wittig, Les Guérillères. Trois femmes, la traductrice Maria Enguix Tercero, l’autrice Jo Wittek et la musicienne Anne Lanoë ont uni leur talent pour nous faire entendre, éprouver, ressentir un texte dont la puissance incantatoire prend toute son ampleur dans l’oralité. Elles sont les premières lauréates du nouvel appel à projets multipartenarial Résidence de création périlittéraire mis en place par ALCA.
Depuis plusieurs années déjà, le Chalet Mauriac propose aux auteurs et aux autrices accueillies en résidences un accompagnement au long cours. Venus une première fois au chalet pour concevoir leur œuvre (un texte littéraire, un album, une traduction…), les lauréats et lauréates des résidences d’écriture reviennent parfois, une fois leur livre paru, pour travailler à partir de cette œuvre, avec un ou plusieurs artistes référents, sur une autre création qui donnera à leur texte, à leurs illustrations, une nouvelle dimension : lecture musicale ou dessinée, spectacle pluridisciplinaire, exposition… toute forme artistique qui va prolonger la vie de l’œuvre publiée dans un lien direct avec le public. C’est ce que l’on appelle la création périlittéraire, qui prend aujourd’hui de plus en plus de place dans la vie des auteurices.
Pour aller encore plus loin dans la logique de cet accompagnement d’une œuvre et d’un artiste dans la durée, Aimée Ardouin, chargée de mission résidence à ALCA et responsable du Chalet Mauriac, avec l’appui de ses homologues Mélanie Archambaud, directrice de La Villa Valmont, à Lormont, Sandra Beucher, chargée de développement culturel de la Villa Bloch, à Poitiers et Aurore Claverie, directrice de la Métive à Moutiers-d’Ahun, dans la Creuse, a pensé le déploiement de ces résidences de création périlittéraire sur l’ensemble du territoire néo-aquitain. Les lauréats et lauréates seront ainsi accueillis dans l’un de ces quatre lieux pour un temps de travail et de répétition à plusieurs. Et pour donner immédiatement vie à la création aboutie, le partenariat a également été pensé avec d’autres structures culturelles régionales : les Escales du livre, à Bordeaux, la Maison de la poésie, à Poitiers, et le festival artistique de Moutier-d’Ahun porté par la Métive1.
Révélation
C’est dans le cadre de cette nouvelle dynamique de réseau qu’est née la lecture musicale bilingue français-espagnol du roman Les Guérillères (1969), le puissant texte de l’écrivaine féministe française Monique Wittig (1935-2003).
Au printemps 2025, la traductrice Maria Enguix Tercero vient en résidence au Chalet Mauriac pour travailler sur la traduction de ce livre du français vers l’espagnol2. Quelques mois plus tard, l’autrice Jo Witek séjourne dans la villa mauriacienne. Elle emprunte alors Les Guérillères, dont elle connaissait l’existence sans jamais l’avoir lu, sur les rayons de la bibliothèque de la maison. Une révélation… "Je l'ai découvert, à 56 ans, comme si on m'avait caché un chef-d’œuvre qui m'était adressé en tant que femme, explique Jo Witek. J'aurais adoré le lire à 20 ans. J'ai tellement eu besoin de ce texte. Ce livre, tout le monde aurait dû le lire, en même temps que Proust ; c'est magnifique. Il parle à tous les sens, au corps féminin physiologique, au corps social, au corps genré, dans toutes ses cellules. C'est vraiment ce que j'ai éprouvé. J'ai été bouleversée, d'un point de vue émotionnel, psychologique, mais aussi littéraire. En même temps, j’ai éprouvé une colère, presque sociale, de ne pas l’avoir découvert plus tôt, comme si ce texte avait été un peu censuré quelque part, car Monique Wittig était une féministe lesbienne. Cela dérangeait l'intelligentsia parisienne."
Dès lors, entre Jo et Maria, qui se connaissent, naît l’envie de lire ce texte. Aimée Ardouin les met en relation avec la musicienne Anne Lanoë. Elles échangent toutes les trois, d’abord à distance, puis très vite se mettent d’accord sur le choix des passages qu’elles veulent mettre en lecture et en musique. Jo lit en français, Maria en espagnol ; elles enregistrent leurs voix et les envoient à Anne qui compose de son côté.
Les entrailles du texte
La réussite de cette création originale tient sans doute à la complémentarité de leurs trois approches, qui s’enrichissent les unes les autres. "On s'est chacune écouté et respecté dans nos sensibilités, raconte Anne Lanoë ; elles s'entremêlaient. Je pense que nous sommes vraiment différentes et capables d'aller chercher chez l’une ou l’autre des points communs."
Maria, pour l’avoir traduit, connaît ce texte jusque dans ses entrailles, pourrait-on dire. Elle s’est confrontée à toutes ses nuances, ses richesses, ses difficultés, à commencer par l’usage spécifique du pronom personnel "elle", héros de cette épopée, qui revêt, pour Monique Wittig, une signification universelle : "Selon Wittig, le ‘elle’ est le seul pronom qui est marqué, explique la traductrice, car lorsqu’on parle de l’humanité dans sa globalité, c’est toujours le ‘il’ qui est employé, comme un neutre. Elle veut inverser cela en faisant de ce ‘elle’ le sujet historique et épique de ce roman, qui inclut non seulement les femmes, mais toute l’humanité. C’est aussi un texte plein d'intertextualité. À la fin des ‘Guerrières’, Monique Wittig inclut une petite bibliographie des ouvrages qu'elle a cités de façon cachée dans son texte : Aristophane, Homère… jusqu'à des auteurs plus modernes, comme Ponge ou Lacan. C'était une femme si érudite, si intelligente…"
Pour Anne, ce sont la poésie et les élans mythologiques du texte qui l’ont inspirée : "J'avais des sortes de tableaux dans la tête, en écoutant vos lectures enregistrées, des images qui m'apparaissaient : je voyais la sirène, des scènes presque d'éden, des valkyries… La présence de l’eau me paraît fondamentale, aussi. Cela me faisait penser à l'utérus, plus qu’au désir féminin. Le cercle, le monde clos, je l'imagine plus comme la vie utérine et une sorte de réminiscence de l'eau que l'on porte en nous. À partir de là, je voulais composer une musique très sensorielle. Quelque chose de doux et aquatique à certains moments, très énervé à d'autres. Ce ne sont que des compositions, il n’y a pas d’extraits sonores, de nappes ou de bandes. Et maintenant que je connais bien ce que vous lisez, votre rythme, je peux jouer avec vos voix."
Littérature vivante
Pour parfaire cette création, la traductrice, l’autrice et la musicienne devaient nécessairement se rencontrer. "C'est fondamental, insiste Jo Witek ; pour la lecture théâtrale ou musicale, il faut la répétition." Elles se retrouvent alors au Chalet Mauriac pour trois jours de travail intensif qui précéderont la performance publique programmée lors des Escales du livre le 28 mars 2026. "Nous avions notre partition, poursuit l’autrice. Il fallait que cette orchestration se fasse avec les trois voix. Nous avons fait des choix, pris des décisions ensemble. On a commencé à s'amuser aussi, à se l'autoriser, parce que c'est un texte qui peut faire peur, mais qui contient beaucoup d’humour également."
La lecture alterne entre le français et l’espagnol, parfois dans un rythme soutenu, comme une battle de mots, puis des passages plus lents, de nouveau une accélération, la voix qui monte, un chant… Le rythme nous emporte tout autant que les mots qui claquent, percutent ; comme le dit si justement Jo Witek, "on n'a pas besoin de comprendre, cela nous parle, c'est magique. Je trouve que c'est un texte très physique, corporel, qui doit vraiment être lu, comme du Beckett". Et une fois incarné, il devient compréhensible par tous, comme le souligne Anne Lanoë.
Déjà fortement marquées par la lecture de cette œuvre, les trois femmes confient avoir retiré un grand plaisir de cette création commune. "C'est vraiment une aventure de pouvoir faire ça, livre Maria, de sortir de chez moi, de venir ici, de connaître Jo et Anne, de parler et d'élaborer un texte à partir de ma traduction. C'est une expérience assez extraordinaire." Pour Jo, "le collectif, créer ensemble pour la scène, la littérature vivante, c'est très important et plus que jamais aujourd'hui. Après ce texte et cette expérience, je n'ai qu'une envie, c'est de poursuivre." Anne, enfin, raconte qu’elle s’est lancée dans ce projet alors qu’elle était plutôt dans une dynamique de création en solitaire. "Finalement, avoue-t-elle, je préfère toujours le collectif. C'est un grand élan de sororité, avec un texte qui prône lui-même la sororité. Au Chalet, nous nous sommes amusées entre nous, un peu comme dans un gynécée ; nous pouvions parler, glousser, rire… En fait, c'était hyper joyeux." Loin de l’image erronée des féministes arides, ce sont des femmes gourmandes, allègres et libérées qui ont porté ce texte sur scène.
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1. La Festive : https://lametive.fr/festive/
2. Sa traduction est parue en Espagne, aux éditions Transito, en février 2026.