Benjamin Torterat : du merveilleux à l’utopie, ou comment construire un monde à soi ?
D’origine alsacienne, l’auteur Benjamin Torterat est revenu vivre sur sa terre natale après un parcours éclectique qui l’a mené de la Chine à la Normandie, en passant par Paris où il termine ses études. Aujourd’hui enseignant en philosophie, il développe en parallèle un parcours artistique transdisciplinaire où se mêlent poésie, prose, peinture et musique. Avide de rencontres et d’aventures, mais aussi attentif à prendre soin de ses proches, la vie de Benjamin Torterat infuse une œuvre qui se nourrit d’une pensée politique et philosophique où la beauté du monde, le merveilleux et l’utopie s’entrecroisent. Lauréat roman 2026 des résidences du Chalet Mauriac, il travaille actuellement sur un récit d’initiation aux accents poétiques, entre la fable et le récit de soi.
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Vous avez étudié le droit, la philosophie et les sciences politiques : vos différents apprentissages nourrissent-ils votre travail de création ?
Benjamin Torterat : J'ai commencé par étudier le droit. Ce qui m'intéressait, c'était l'aspect politique de la matière. Ensuite, j'ai fait un master en philosophie que j’ai poursuivi par une thèse sur la question de l’usage des récits ou des images mythologiques dans des mouvements politiques et artistiques. Mon projet de livre trouve sa source dans une sorte de condensation de toutes mes recherches précédentes, dans une approche politique, philosophique et poétique, autour de deux questions : qu'est-ce qui fait un monde commun, qu'est-ce qui nous relie les uns et les autres ? Et comment l'émerveillement peut nous procurer une forme d'émancipation individuelle et collective ? Ce questionnement est aussi, d'une certaine manière, ce qui m'a incité à m'engager dans des dynamiques politiques. Nous avons créé, avec des amis, un lieu alternatif près de Caen, où nous vivions à plusieurs ; nous faisions du maraîchage, nous organisions des concerts et des rencontres. Cette idée de la rencontre, comment elle advient, nous émerveille et nous émancipe, est vraiment au cœur de mon roman actuel. En même temps, l'enjeu est de ne pas tomber dans un roman purement philosophique ou militant.
Vous avez commencé par écrire de la poésie : comment et pourquoi êtes-vous passé de ce genre à celui du roman ?
B. T. : La poésie a beaucoup guidé mes actions ces dernières années. J'ai vraiment été porté par l'héritage du surréalisme. Des appels comme celui d'André Breton, qui incitait à lâcher tout, à partir par les chemins pour aller à la rencontre des gens et du monde, m’ont vraiment inspiré. Mes deux livres de poésie essaient d'aborder cette question du hasard dans l'existence, le fait de se lancer dans des mouvements de rencontres, de passions et d'utopies.
Cependant, j'ai trouvé une limite à l'écriture purement poétique. J'avais envie d'entrer dans une structure narrative plus claire, plus explicite, avec la construction de personnages et d'un univers. Cela m'est apparu, je ne dirais pas nécessaire, mais plus incarné, peut-être plus généreux aussi envers les lecteurs et les lectrices. La poésie peut parfois être un peu opaque pour ceux et celles qui ne sont pas initiés à ce type de lecture.
J'avais aussi envie de décloisonner un peu les disciplines, comme certains surréalistes le faisaient d'ailleurs, en mettant par exemple de la poésie dans la peinture.
L’attention portée à la nature et au monde qui nous entoure compte-t-elle dans votre approche ?
B. T. : La question de la nature est vraiment centrale pour moi. À la fois dans le roman que je suis en train d'écrire, mais de manière plus générale aussi. C'est d'ailleurs l'objet d'un débat politique et philosophique que je mène depuis plusieurs années, puisque je viens plutôt d'une tradition marxiste ou anarchiste. Cette question de l'émancipation collective, sociale et politique m'a beaucoup porté à un moment donné.
Je m’intéresse également aux réflexions de Freud sur la nature, sur ce qui nous relie à elle de manière passionnelle, ces pulsions qui nous animent. C'est un combat à mener pour orienter les forces naturelles que nous avons en nous vers un processus de sublimation et non de destruction. Ce qui m'intéresse, c'est de comprendre comment on peut se relier à notre monde d'une manière qui ne soit pas de l'ordre de la dévastation, mais plutôt de l'émerveillement, du soin, de l'amour et de l'attention.
La pensée politique semble traverser l’ensemble de votre travail de création. Cela correspond-il à une forme d'engagement ? Est-ce que pour vous, la création a aussi une visée politique ?
B. T. : Je pense que la création artistique peut être corrélée à une forme d'engagement. Mais celui-ci peut être différent d’un engagement partisan. Je me méfie d'une trop grande proximité entre des partis politiques et des artistes. Je pense qu’il est nécessaire de garder une forme d'indépendance. Mon approche tend vers la notion d'utopie. Cette idée traverse tous mes recueils de poésie. Une utopie que je conçois comme une sorte de désir, comme dit le philosophe Miguel Abensour, de mieux-être. Un mieux-être individuel et collectif, la recherche du bonheur en réalité. L’utopie peut être reliée à la joie ou à l’espérance, même si elle charrie aussi son lot de déceptions et d'échecs.
Comment tout cela est-il transcrit dans votre roman en cours, dont le titre actuel est “Tenir abri” ?
B. T. : C'est l'histoire d'un jeune homme qui rentre dans son village natal pour, notamment, prendre soin de ses parents qui commencent à être malades. Il y a également dans le roman un contexte politique inquiétant, qui pourrait être la montée de l'extrême droite. La guerre, aussi, se rapproche. Ce monde anxiogène constitue la toile de fond face à laquelle le narrateur va chercher à comprendre comment on construit un monde à soi, comme un abri. À partir de ce questionnement, le jeune homme va faire des rencontres inattendues et, petit à petit, il va entrer dans un monde merveilleux, où il va rencontrer des animaux et des êtres fantastiques, qui vont surgir du réel. J'aime travailler sur la frontière entre ces deux mondes. Je m'inspire beaucoup de l’univers de Hayao Miyazaki. Ces rencontres vont amener mon narrateur à se déplacer. Il va repartir du pays, y revenir… De fil en aiguille, ces aventures vont être comme une sorte d'initiation pour lui. La fin, je ne la connais pas encore...
J'ai envie que ce texte parle à la fois du soin et de l'aventure. Mon narrateur est pris dans ce mouvement de va-et-vient, de balancier, qui sera au cœur du roman. Il éprouve une difficulté à partir, puis à revenir, mais l’objectif est d'essayer d'apaiser ce tiraillement, d’accepter la complexité de la vie.
Je m'inspire d'expériences personnelles, qui m’entraînent vers le récit de soi, ou le récit de vie, un peu à la Annie Ernaux. Mais ce qui m’intéresse aussi, c'est cette question du merveilleux, de comment on trouve de la beauté dans ce monde. Dans cette quête, la place de la nature est centrale, elle est source d’apaisement, comme dans l’œuvre de Jean Giono.
Outre Annie Ernaux et Jean Giono, y a-t-il d’autres auteurs qui vous inspirent ?
B. T. : Mon auteur de référence le plus important, c'est le poète et romancier Roberto Bolaño, et notamment son roman Les détectives sauvages. J'aime beaucoup aussi Pier Paolo Pasolini. Il a un rapport sacré à la nature mais qui n’est pas dévot ; il y a une forme d’irrévérence dans son œuvre, de critique sociale. Ces quatre auteurs sont vraiment importants pour moi.
Que pouvez-vous dire sur la composition narrative et le style du texte à venir ?
B. T. : J’ai commencé par écrire un texte assez fragmentaire, avec beaucoup de paragraphes. Puis finalement, j’ai trouvé que cela me reliait encore trop à un format poétique. Aujourd’hui, je m'oriente plutôt vers une narration plus classique. Je réfléchis aussi à la construction de l'univers dans lequel va évoluer le personnage, et cela pose la question de la description. J'aime progresser lentement ; les phrases décrivent le monde alentour comme si on y entrait pas à pas, un peu comme un oignon dont on enlèverait les couches petit à petit. Je me concentre de plus en plus sur ce que le narrateur voit, sur son rapport au monde. Il y a une sorte de transformation stylistique qui s’est opérée durant cette résidence.
Justement, comment vivez-vous ce temps de création spécifique, que ce soit par rapport au lieu ou aux rencontres avec les autres résidents ? Qu’est-ce que cela a produit sur votre travail ?
B. T. : C'est vraiment un temps précieux, parce qu'on sort de son quotidien. Cela me fait du bien, pour des raisons que le texte dévoile un peu. En venant ici, j'avais envie d'écrire en m'éloignant de la zone où est né ce texte. En même temps, c'était un peu ambigu ; j’avais peur aussi que cela me détourne de l'énergie du texte. C'est intéressant, car ce déplacement m’a amené à m’interroger sur l’intention initiale de ce projet.
Pour ce qui concerne les rencontres avec les autres résidents, j’ai beaucoup échangé en particulier avec Marie Testu, qui est romancière. Nous avons discuté à propos de nos textes, que l’on s'est partagés. Nous nous sommes notamment interrogés sur comment passer de la poésie au roman. Cela m’a permis de faire un pas de côté et d’avancer dans mon travail. J’ai beaucoup réfléchi aussi à la question de la réception du texte, à quel lecteur j’ai envie de m’adresser.
Je suis très heureux d’avoir été sélectionné pour cette résidence ; c’est comme une forme de reconnaissance de tout ce travail accompli. Et le fait d'être rémunéré est une grande source d'apaisement. Parce que finalement, on écrit, cela prend beaucoup de temps et on peut très vite se désespérer, se dire à quoi bon. Aujourd’hui, j’ai l’esprit libéré.