Andrée-Anne Bergeron : "J’ai envie que ce que j’écris fasse du bien et du sens"
Début juin, Andrée-Anne Bergeron, poétesse québécoise, lauréate de la résidence Québec/Nouvelle-Aquitaine 2026 achève sa résidence de deux mois sur notre territoire : alors qu’elle prépare une présentation de son travail et ses valises, elle répond à quelques questions sur son séjour à la Villa Valmont à Lormont, puis à la villa Bloch à Poitiers.
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Bonjour Andrée-Anne ! Ton séjour s’achève déjà, comment te sens-tu ?
Je suis en train de me préparer tranquillement à rentrer. Ma tête commence à planifier mes valises. Je suis divisée entre la nostalgie et l’anticipation de ce qui vient. C’est un luxe incroyable d’avoir eu tout ce temps pour lire, écrire, créer. Pour prendre le pouls d’un autre environnement.
Que t’a apporté cette résidence ?
Je m’étais donné un terrain de jeu plus qu’un objectif en termes de rendement ou de nombre de pages. Je suis arrivée ici avec un projet : voir l’effet que me ferait cette première résidence, vivre au rythme de la création. Je me suis vue comme un rat de laboratoire. Au début, j’ai eu l’impression que j’étais tout le temps en train de travailler : quand je marchais dans la nature, dans la ville, lors des rencontres, même chez Emmaüs… Celui de Poitiers est magnifique, le chemin pour y aller à vélo est magique et je n’avais pas l’impression de vivre ça de manière égoïste, mais de nourrir mon travail tout le temps.
À Québec, je n’ai pas l’espace mental pour créer, car je travaille trente-cinq heures par semaine et, pendant la résidence, je me suis battue contre cette tension en mois à vouloir être performante tout le temps. Ce n’était pas l’objectif de l’expérience. Je devais vivre et apprivoiser le rythme de la création et profiter de ce privilège.
Comment as-tu travaillé ?
Il y a deux phases dans mon écriture : j’écris dans un premier temps de manière à faire le vide le plus possible dans ma tête et écrire ce qui me vient, laisser émerger ce qui est là en rationalisant le moins possible. Si je commence à juger ce que j’écris à cette étape-là, ça me bloque. J’arrive avec une intention, mais à un moment, le texte prend le contrôle et je nourris ce qui a envie d’être dit.
Le premier mois, j’ai donc écrit et rassemblé une quarantaine de pages. D’habitude, je laisse ensuite reposer mon travail pour être capable de le regarder comme si j’étais quelqu’un d’autre. Là, j’ai fait tout cela de manière condensée, la moitié du travail en deux mois, ce qui est extraordinaire comme avancée.
Je ne savais pas quelle forme ça prendrait, je me disais qu’il y aurait des fragments, des parties en prose, des parties philosophiques ; pour l’instant, elles n’y sont pas encore, le texte va évoluer. J’avais aussi dans l’idée de travailler avec mon chum, au retour. Il est photographe et nous allons travailler en collaboration, les images raconteront quelque chose, les textes vont venir résonner avec elles.
Les deux expériences, Bordeaux et Poitiers, ont-elles été différentes ?
Oui, car je n’étais pas dans les mêmes étapes de travail ; en arrivant à Poitiers, je me suis rendu compte qu’il fallait que je retravaille mes textes pour présenter quelque chose aux gens, lors de la sortie de résidence. Poitiers est très calme et propice au retravail. Je n’aurais pas eu ce vide-là à Bordeaux parce qu’il y avait beaucoup d’artistes à la villa Valmont et d’animations : on est plus sollicité, ce qui est nourrissant pour créer dans la première phase. Ici à Poitiers, j’ai connu plus de solitude. La vibration de la ville est très différente aussi, je me suis sentie en sécurité pour relire.
As-tu été surprise par ce que tu as vécu ici ?
Il y a plusieurs choses qui me viennent.
J’ai été surprise par les ateliers qui sont arrivés très vite, je les avais heureusement préparés en amont. C’est la première fois que j’en faisais, c’était magique, j’ai beaucoup apprécié l’expérience. Je trouve cela nourrissant aussi pour moi. J’ai en effet toujours adoré discuter des processus créatifs avec d’autres artistes. "Qu’est-ce qui peut déclencher l’écriture ?" est une question fascinante et là, je me suis demandé quelle consigne allait déclencher la création avec les participants des ateliers.
La verdure, les lierres qui poussent sur les arbres et donnent l’impression d’enveloppement comme une maison. On n’a pas de lierre au Québec ! Et puis la présence de plantes communes à nos deux pays m’a interrogée : est-ce que les colons les ont amenées avec leurs chaussures ? Les explorateurs les ont-ils ramenées de leurs voyages ? Est-ce que c’est la genèse de notre flore ou bien l’inverse ?
Revenir en France, c’est comme remonter à la source. Les couches d’histoire sont incroyables, c’est ce qui m’impressionne le plus quand je me promène dans une ville ou un village : on sent la profondeur. Certains murs datent du Moyen-âge ! On sent les influences multiples d toutes les époques, ce qu’on n’a pas beaucoup chez nous. Le Québec est très récent, il n’y a pas toutes ces couches-là. Ça me surprend et me fascine.
Cette résidence t’a-t-elle permis de regarder la marche du monde autrement ?
Oui, exactement : je lis Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, et il y explique qu’en cherchant à rendre le monde disponible, avec nos téléphones, nos avions, nous sommes pourtant isolés et blasés : on n’a pas le sentiment d’avoir notre mot à dire. Pour en sortir, il est possible de changer de posture, de s’ouvrir suffisamment pour être touché, ému par le monde, être surpris aussi. Se positionner autrement pour se sentir nourri et en mesure de s’inscrire dans ce monde-là de manière à faire sens. Par exemple, j’ai vu une biche à la villa Valmont, c’était extraordinaire, je l’ai vécu comme un émerveillement enfantin.
Cette ouverture à la nouveauté nous renseigne sur nous-mêmes, nous connecte à ce qui se présente à nous. C’est de plus en plus essentiel de s’ouvrir à l’autre, à la différence, à ce que ça peut nous apporter comme nouvelles significations pour notre vie. Écouter, puis dire quelque chose en échange et, dans un troisième temps, accepter d’être transformé, d’être mis en mouvement. Cette posture permet de se sentir vivant. C’est plus que du bien-être, c’est une résonance, une symbiose. Si on respecte la nature et les autres humains, beaucoup de choses peuvent changer.
Face à l’art et surtout la poésie, qui se dérobe et ne se comprend pas complètement, on se met dans cette posture nouvelle. C’est le but, que le texte reste ouvert et ne dévoile pas tout, ce qui fait que l’on continue à chercher. J’ai envie que ce que j’écris fasse du bien et du sens.
As-tu eu le sentiment de rencontrer la communauté artistique durant la résidence ?
Je n’ai pas croisé de poète français, mais j’ai rencontré un poète malgache, une autrice camerounaise, une traductrice indienne. Et puis une essayiste, une comédienne, une artiste du son et une ancienne circassienne françaises. Ces gens font le même travail que moi, ils se questionnent aussi, vivent les mêmes enjeux, même si on ne vient pas des mêmes disciplines.
J’ai ressenti une unité dans ce qu’on cherche à faire, les uns et les autres. Tous ces artistes étaient dans un même mouvement de retournement des rapports de pouvoir, des enjeux écoféministes, décoloniaux. On cherchait tous à dire quelque chose qui va aider le monde pour la suite. La multiplicité des cultures était extraordinaire. Je prenais ce qui se présentait à moi, j’étais très privilégiée.
Comment t’es-tu sentie perçue ?
Je me suis sentie très bien accueillie partout, j’avais un statut différent de celui qui est le mien au quotidien à Québec. On m’a reçue comme une artiste, j’ai eu beaucoup de temps différents pour parler de mon travail et de le présenter. Les occasions n’ont jamais été aussi nombreuses !
Durant son cheminement, on fait un pas dans la conviction d’être artiste, puis un autre et là, j’ai l’impression d’être plus solide dans cette conviction, j’ai gagné de solides fondations ici. J’ai envie de me diriger vers une vie d’artiste avec plus de temps pour créer, et je vais voir en rentrant si cette confiance que j’ai gagnée sera suffisante pour suivre cette voie.
Vas-tu continuer à faire résonner ce que tu as vécu par la suite ?
Cette résidence résonne avec cette notion à laquelle je réfléchis depuis longtemps à travers la philosophie, la connexion à l’autre et à la nature. Pendant ma formation d’enseignante de philosophie pour les enfants, j’ai étudié la question du dialogue, la posture existentielle qu’on prend dans l’échange et qui donne la possibilité de s’ouvrir à l’autre. L’horizon de compréhension de l’autre qui permet qu’on entre en dialogue ou pas. Mes deux premiers recueils en sont nourris, ils étaient plus intimes, mais la question de la connexion y était déjà très présente. Elle passe par le corps, par la nature. Dans mon second recueil, il y a une section sur la communauté, comment la retrouver, comment entrer en relation avec les autres. Cette question me fascine depuis vingt ans et cela va rester central dans mon travail. Je ne suis pas prête d’en avoir fait le tour.
(Photo : Centre international de poésie Marseille)