Ivan Péault : "Cela va nourrir mes écrits sur le long terme"
Fin août, Ivan Péault est revenu de sa résidence à Québec. Alors que nous avions échangé avant son départ, pour quelques conseils pratiques, il est temps de faire le bilan de ce qu’il a vécu pendant ces deux mois à la Maison de la littérature de Québec.
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Avec quel projet es-tu parti ? Quelles étaient tes intentions ?
Ivan Péault : Il y a eu beaucoup de changement entre ma note d’intention et le projet réellement développé : j’ai posé ma candidature en pensant que je ne partirai pas, car c’était une première tentative. Quand on m’a appelé pour me dire que j’étais lauréat, ça m’a réjoui autant que cela m’a perturbé : me projeter vraiment là-bas a fait évoluer le projet, mes envies ont été bousculées.
Avant de partir, j’avais deux pistes et je voulais me laisser la possibilité de voir dans quel état je serai là-bas, et ce sur quoi je voudrai aller. Soit un nouveau roman avec un arrière-fond politique, social, parlant de problématiques actuelles avec de l’humour et de la dérision, soit explorer une voie qui me titille depuis des années, un récit introspectif, autobiographique. J’ai supposé que la résidence serait le cadre idéal pour l’introspection. Une fois sur place, je l’ai cependant mis de côté parce que j’étais tellement heureux, joyeux et plein d’énergie à Québec que je ne voulais pas me miner le moral en plongeant dans mon histoire personnelle et m’empêcher de profiter de cette expérience. Je suis donc revenu vers le sujet politique, à savoir le renouveau de l’extrême droite, la manière dont s’étend cette pensée néo-fasciste qui nous menace (ce qui n’est pas très joyeux non plus mais ne m’affecte pas de la même manière).
La résidence et les possibilités qu’elle offrait ont donc dirigé ta création ?
Ivan Péault : Je voulais voir ce que la résidence pouvait provoquer en moi et cela a été très riche. Je pense qu’en dehors du roman que j’ai commencé là-bas, d’autres choses vont apparaître par ricochets. Cela va nourrir mes écrits sur le long terme.
Ce que j’ai expérimenté de singulier, et que je n’avais pas connu depuis très longtemps, c’est la solitude. J’ai aussi éprouvé des émotions "négatives", des moments avec beaucoup de vague à l’âme. Cela m’a interrogé sur la solitude générale qu’on peut ressentir dans notre société. Être plongé dans des conditions différentes de ce que l’on connaît amène à considérer les choses (et soi-même) différemment.
Cette solitude était due à l’éloignement de ta famille ou au contexte de vie solitaire dans la résidence ?
Ivan Péault : C’est un mélange des deux ; je suis un animal social, la solitude est parfaite pour écrire, mais, en dehors des temps de création, je préfère être avec les autres ! Heureusement, j’ai eu des relations sociales au Québec. J’ai beaucoup fréquenté les bibliothécaires de la Maison de la littérature avec lesquelles j’allais parler très souvent. J’allais aussi aux fameux déjeuners du mardi dont tu m’avais parlé, avec l’équipe de l’ICQ. Je n’étais donc pas complètement seul !
Sur ces temps d’écriture, justement, est-ce que ces plages très longues ont été un plus ? Avoir ce temps était-il nécessaire ?
Ivan Péault : Pour moi, être en immersion, être libéré du temps contraint de la vie quotidienne est idéal. C’est ce que je recherchais. Quand on ne s’occupe que de soi, les journées se rallongent ! J’ai écrit beaucoup plus que d’habitude, j’aurais voulu avoir deux mois de plus pour finir mon roman. Je pouvais passer beaucoup de temps à écrire : sur les huit semaines, j’ai consacré les deux premières à la lecture, à l’écoute de podcasts, au visionnage de documentaires sur l’histoire de l’extrême-droite, le suprémacisme blanc, les néonazis... J’ai pris beaucoup de notes et développé l’idée du roman. Les six semaines suivantes, je suis passé à l’écriture. Je voulais écrire sept jours sur sept, sans m’interrompre, ce que je ne peux pas faire d’habitude. Ça m’intéressait d’être en immersion constante et complète avec mes personnages. J’aime cohabiter avec eux même quand je ne suis pas en train d’écrire, m’endormir avec eux. L’histoire se construit comme ça. En temps normal, on est régulièrement interrompu et, même si ce n’est que deux ou trois jours, cela me met en stress. À chaque fois, au moment de reprendre le texte, j’ai peur de ne plus être capable d’écrire, d’avoir perdu le fil, le ton. Ça m’est très désagréable de relancer la machine ! Il y a aussi des moments de découragement où j’ai l’impression que plus rien ne tient la route. J’ai l’habitude de ne pas tenir compte de ces petites voix négatives. Or, pendant la résidence, écrire en continu m’a permis d’atténuer ces moments négatifs, car j’étais emporté dans le flot. Ça n’avançait pas toujours tout seul, il a fallu donner quelques coups de rame, mais quand même, j’ai été emporté par une dynamique que j’ai beaucoup aimée dans cette routine.
C’est impressionnant que tu aies tenu !
Ivan Péault : Oui, quand c’est décidé, je m’y tiens, c’est ma feuille de route ! (rires) Je n’ai pas quitté Québec pendant les deux mois parce que ça ne correspondait pas à mon projet et que j’étais désireux d’habiter vraiment ce lieu pleinement. J’ai beaucoup arpenté la ville. Je l’ai adorée, je pourrais y vivre. La présence du fleuve, la vie culturelle, la vitalité, l’esprit des gens, les contacts faciles, c’est très chaleureux. J’aurais pu faire une entorse à la règle de temps en temps, ça aurait peut-être été bienvenu, mais je ne le regrette pas, car j’ai vraiment bien écrit. Le seul jour où je n’ai pas écrit est celui de la sortie de résidence. C’était un évènement commun avec deux autrices québécoises qui étaient accueillies elles aussi en résidence, place Royale, Fidélie Camerand et Maxime Desmeules.
Qu’as-tu présenté pour cette occasion ?
Ivan Péault : Je n’ai pas lu le texte en cours, même si c’est le principe, parce que je ne suis pas à l’aise avec l’idée de montrer quelque chose d’inachevé, dans une phase encore brouillonne. J’ai préféré présenter une nouvelle, car j’en ai écrit plusieurs, dont mon premier recueil publié à L’Arbre vengeur, et que j’affectionne ce genre : cela m’a permis de faire une lecture intégrale pour faire découvrir mon univers aux personnes présentes de façon très synthétique. J’étais accompagné par une musicienne multi-instrumentiste qui improvisait durant la lecture. Cela durait plus d’une demi-heure et j’avais peur que ce ne soit trop long, d’autant qu’avant mon passage, les deux résidentes avaient lu aussi. Mais l’écoute a été exemplaire de bout en bout, donc je suppose que les gens s’y sont retrouvés. Fidélie a bluffé tout le monde, elle écrit superbement, avec une grande poésie. C’était autobiographique, quelque chose de dur, dit avec sa voix toute douce, dans un style déjà très affirmé, abouti. C’était puissant. Maxime lisait aussi des textes autobiographiques et moi qui suis attiré par ça depuis des années, tout en étant réticent à l’idée de me lancer, ça m’a fait beaucoup réfléchir au courage qu’elles ont et que je n’ai pas. On a eu plusieurs discussions sur l’écriture. Je n’ai pas souvent l’occasion de rencontrer d’autres auteurs et c’est toujours bien d’échanger avec d’autres, même si on n’est pas dans le même domaine. Il y avait une sensibilité commune entre nous trois, même si l’ensemble était éclectique.
Comment Québec t’a-t-il nourri ?
Ivan Péault : J’y ai gagné un sentiment de légitimité, parce que, même si je publie depuis 2022, je suis tout de même plein de doutes. Souvent, je me dis que je serais plus utile autrement. Je n’avais pas le sentiment d’avoir trouvé ma place et là, avec la résidence, me rendre compte que j’avais l’aval de professionnels du livre, de structures comme l’ALCA et l’ICQ, cela m’a encouragé. On a besoin de reconnaissance dans notre travail et ce soutien de mes pairs est très important, c’est une étape de plus. Il n’y a pas un jour où je ne me sois pas dit que j’étais très chanceux d’être accueilli dans ces conditions, qui plus est à une période où la culture est menacée. Cela fait un bien fou en termes d’humanité. C’est important aussi pour l’état d’esprit dans l’écriture. Bénéficier de ma première résidence d’écriture dans des conditions idéales avec ces gens adorables autour de moi, c’est presque jubilatoire. Ça a amplifié mon sentiment de responsabilité dans l’écriture et nourri ma légitimité.
Es-tu reparti avec de nouvelles envies ?
Ivan Péault : Oui, je pense alimenter des idées de nouvelles. J’utilise des éléments de fausse autobiographie que je transforme, je fictionne et m’amuse. J’ai des ingrédients pour continuer ainsi. Et puis… ma rencontre avec Fidélie et Maxime m’a donné envie de me confronter à l’écriture autobiographique, essayer d’arrêter de reculer. Je me demande parfois si je n’écris pas pour aboutir un jour à ce texte-là. Peut-être que ces rencontres et ce temps pour l’introspection vont m’aider à franchir ce dernier palier, à faire sauter les dernières résistances. Cela se fait de manière indirecte et subtile, par des choses qui travaillent en profondeur. Je tourne autour depuis tellement longtemps… Ce travail va venir, il faut que je finisse d’abord les textes en cours et je sais que, si je vais au bout, ce sera crucial.
Silène Edgar aime voyager, lire, cuisiner et surtout créer. Elle écrit dans les genres de l’imaginaire depuis vingt ans. Elle s’est fait connaître en France et à l’international par des romans jeunesse – une vingtaine à ce jour - pour tous les âges. Elle publie aussi pour les adultes, en science-fiction principalement, avec six romans, un essai sur l’écriture et une quinzaine de nouvelles. Le reste du temps, elle crée des statuettes en céramique et participe à l’organisation d’Hypermondes, le festival.