Art et Essai : défendre la diversité
Les films estampillés Art et Essai seraient gages d’une certaine qualité cinématographique. La famille Art et Essai semble régie par des codes et critères précis. Mais quelles sont les notions qui se cachent derrière ces deux grands mots? Et qui délivre le sésame ouvrant à la diffusion dans les salles elles-mêmes porteuses du sceau A&E ? Guillaume Bachy, président de l’AFCAE, l’Association Française des Cinémas d’Art et d’Essai, et Cécile Giraud, Directrice de l’association gérante du cinéma La Lanterne à Bègles, nous emmènent loin des clichés pour nous expliquer la réalité du cinéma d’Art et d’Essai, sur les territoires qui le diffusent et dans les instances qui opèrent le classement des œuvres. Malgré le foisonnement des propositions artistiques, la lutte des programmateurs d'Art et Essai se durcit, pour exister face aux concurrences multiples, aux baisses de fréquentation, aux nouveaux usages et aux politiques parfois défavorables.
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On compte 1250 salles classées Art et Essai en France. Combien en existe-t-il en Nouvelle-Aquitaine ?
Guillaume Bachy : Notre association l’AFCAE compte beaucoup de ses adhérents en Nouvelle-Aquitaine, qui accueille plus de 90 salles dans son giron. C’est un nombre très important !
Quels critères rendent-ils les salles éligibles au classement Art et Essai ?
Guillaume Bachy : Au-delà du pourcentage de programmation réservé aux films d’Art et Essai, il faut également attester d’un politique d’animation adaptée, c’est-à-dire le travail réalisé autour du film. La diffusion ne suffit pas, c’est l’animation culturelle dont elle s’accompagne qui fait la différence et qui est tout autant récompensée. Les temps d’échanges, de médiation, de rencontres avec les équipes des films… Cette attention particulière à l’animation vient de la dernière réforme de l’art et essai de 2024, qui stipule ça dans le texte.
Cette injonction à la médiation pourrait être perçue comme un aveu de complexité. C’est un répertoire qui pâtit souvent d’une réputation élitiste.
Guillaume Bachy : Pas du tout ! En général, un film Art et Essai n’est pas plus complexe mais juste moins connu, parce que ses distributeurs sont plus fragiles, ou que les cinéastes sont débutants. Mais beaucoup de films répertoriés Art et Essai sont très bien identifiés par le grand public. Pour prendre des exemples récents, vous avez Marty Supreme avec Timothy Chalamet, Hamnet ou encore Father Mother Sister Brother, le dernier film de Jim Jarmusch. Chaque année, plus d’un film sur deux vu en salle est un film Art et Essai. Sur les 700 films qui sortent annuellement en France, entre 300 et 400 le sont.
Les cinq critères pour bénéficier de la recommandation Art et Essai :
1. Œuvre ayant un caractère de recherche ou de nouveauté dans le domaine cinématographique
2. Œuvre présentant d’incontestables qualités mais n’ayant pas obtenu l’audience qu’elle méritait
("obsolète, les films sont vus avant" explique Guillaume Bachy)
3. Œuvre reflétant la vie de pays dont la production cinématographique est peu diffusée en France
4. Œuvre de reprise présentant un intérêt artistique ou historique, et notamment considérée comme "classique de l’écran"
5. Œuvre de courte durée tendant à renouveler, par sa qualité et son choix, le spectacle cinématographique.
L’œuvre doit répondre à au moins l’un des critères.
Quand on parcourt le site de l’AFCAE, on découvre des types de soutiens attribués aux films. Jeune public, 15-25 ans, Inédits, Répertoire… Pourquoi tant de soutiens différents, alors-même que le classement en est un, en soi ?
Guillaume Bachy : Les salles adhérentes s’appuient sur ce travail. Les équipes ne peuvent pas toujours voir tous les films qu’elles programment. On propose de la médiation, des contenus clé-en-main pour les professeurs, des documents de 4 pages pour chaque film soutenu. Cela permet aussi aux exploitants, avec ces contenus mobilisables, de prévenir les spectateurs en amont sur la nature des films à venir.
Pour procéder aux recommandations, vous êtes constitués en Collège de recommandation1. Artistes, professionnels du cinéma, critiques… On imagine les délibérations houleuses après visionnage des films, des débats enflammés comme sur un plateau radio du Masque et la Plume.
Guillaume Bachy : Là encore, je vous détrompe. L’exercice est solitaire, chacun travaille chez soi, le nombre d’œuvres à évaluer est trop important pour permettre des visionnements collectifs et des débats. Bien que les films soient vus par le Collège de recommandation de manière autonome et indépendante, nous organisons des temps de rencontres 4 à 5 fois par an au cours desquels nous repensons ensemble les thématiques.
Dans l’éditorial du dernier Courrier de l’Art et Essai2, vous poussez un cri d’alerte : "Ces derniers mois, de nombreuses salles Art et Essai ont subi des pressions inacceptables (…) La liberté de programmation garantit l’indépendance des salles et la diversité culturelle. Aller contre, c’est nier les valeurs du mouvement Art et Essai." Y a-t-il une dimension politique et militante de l’Art et Essai ?
Guillaume Bachy : Le label ne défend aucun discours politique et n’arbore aucune forme de militantisme. Il n’en demeure pas moins que proposer et défendre des films d’Art et Essai est une démarche engagée. Notre engagement est tout entier vers les valeurs de proximité, de diversité, pour des salles qui ne se réduisent pas à être des lieux où l’on achète des billets de cinéma mais bien des lieux de rencontres, de débats. Des salles pour qui les enjeux sont culturels et sociaux. Il faut redire l’importance d’être en lien avec les élus locaux. Redire l’importance du vivre ensemble qui passe aussi par le voir ensemble. La liberté de programmation et d’animation sont capitales. Le maire est responsable de la diversité culturelle sur son territoire. C’est la loi de 2016, il faut leur rappeler. La garantie de cette liberté-là est à la charge aussi des édiles locaux.
Toujours dans le Courrier de l’Art et Essai, vous exprimez de vives inquiétudes à l’égard des rachats de certains studios américains par d’autres. Ces opérations financières semblent éloignées des considérations qui animent les Collèges de recommandations.
Guillaume Bachy : Les petits et moyens studios américains se font racheter par les gros, et c’est un énorme risque pour la diversité. Disney a racheté la Fox, Paramount pourrait racheter la Warner, tout cela appauvrit l’offre de films qui nous parviennent. Le cinéma américain est le plus grand pourvoyeur d’histoires sur grand écran. Cette perte de pluralisme, concomitante à la fuite sur les plateformes de certaines productions, ont pour conséquence des salles de multiplex vides. Conçues pour accueillir du grand public en nombre avec une majorité de blockbusters, les grandes chaînes en viennent à piocher dans le répertoire Art et Essai, faute de grosses machines hollywoodiennes à programmer.
Dit comme ça, on croirait à une bonne nouvelle pour l’Art et Essai, qui peut enfin bénéficier d’une plus grande couverture et d’un meilleur taux de fréquentation ?
Guillaume Bachy : Hélas, non, ce n’est pas une bonne nouvelle. Les entrées se diluent. Un film Art et Essai qui fait 2000 entrées fera 2000 entrées quand même, mais diluées dans un plus grand nombre de salles. C’est un risque pour la filière et une concurrence délétère entre les salles.
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Cécile Giraud, vous êtes Directrice de l’association qui anime le cinéma bèglais La Lanterne. Vous déplorez ce problème de dilution du public dans les grandes et petites salles ?
Cécile Giraud : Ici à Bègles, on est dans une zone concurrentielle et on a les films en quatrième semaine d’exploitation, ce qui peut nous mettre en difficulté. Par exemple, on ne va pouvoir diffuser Super Mario Galaxie qu’après les vacances scolaires de printemps. Le manque à gagner est certain. Et oui, on constate que les grandes salles se mettent à programmer plus d’animation, comme du Miyazaki. Plus de jeune public qu’avant.
La ville de Bègles vient de subir un revirement politique. Bègles, depuis le 22 mars 2026, est passée à droite. De nouveaux édiles locaux reprennent les dossiers. Cela vous inquiète-t-il ? Quel impact un changement d’équipe municipale peut-il avoir sur une salle comme La Lanterne ?
Cécile Giraud : Pour La Lanterne, la convention s’étend jusqu’en 2028. Nous avons une délégation de service public, donc nous verrons bien quelles seront les priorités de l’équipe municipale au moment du renouvellement de la convention. Pour l’instant, on résiste bien, les gens tiennent à leur cinéma. On est là depuis longtemps, on compte parmi le patrimoine de la ville !
Le fait d’être classé salle Art et Essai vous apporte quoi, concrètement ?
Cécile Giraud : L’aide du CNC obtenue parce que nous sommes classés Art et Essai représente 40% de nos subventions, et les subventions toutes confondues représentent 25% du budget. La subvention Art et Essai est de 33 000 euros. Ici, nous sommes trois salariés, deux à temps plein et une personne à 30 heures par semaine. On est vraiment une petite équipe par rapport à l’activité : ouverts 6/7 jours, les séances scolaires, plus les propositions de ciné-débats que nous recevons… On a beaucoup de travail ! Heureusement qu’il y a les bénévoles qui nous soutiennent aussi.
Quel est l’intérêt pour vous d'adhérer à l’AFCAE ?
Cécile Giraud : On s’appuie beaucoup sur la programmation de l’AFCAE, mais on s'appuie aussi sur l’ACID, sur CINA… Quand on a des hésitations sur des films ou quand on ne peut pas les voir, ça nous aide à formuler des choix. Et nous trouvons important d'adhérer à toutes ces structures, parce qu’elles peuvent réfléchir et porter plus haut ce que nous leur faisons remonter depuis le terrain.
La 35e édition des Rencontres nationales Art et Essai de Cannes aura lieu du dimanche 10 mai au mardi 12 mai 2026.
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1. "La liste des œuvres recommandées est établie par le CNC qui confie la procédure de recommandation à l’Association française des cinémas d’art et d’essai (AFCAE) dans le cadre d’une convention. Les modalités de recommandation sont les suivantes : recommandation faisant l’objet de l’avis d’un collège de 50 personnes représentatif des différentes branches professionnelles, des diverses tendances de la création, et capable de tenir compte de l’évolution des sensibilités du public ;" source CNC https://www.cnc.fr/documents/36995/147089/Notice+du+classement+art+et+essai+2024.pdf/d9d1ec3a-6ae9-ec98-0c65-13f274de8d5e?t=1689952491027
2. Courrier de l'Art et Essai, numéro 306, janvier 2026 https://www.art-et-essai.org/sites/default/files/cae_306_janvier_2026_web.pdf
3. ACID : Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion : https://www.lacid.org/
4. CINA : Cinémas Indépendants de Nouvelle-Aquitaine https://www.cinemas-na.fr/