Se fédérer pour se faire entendre : les auteurices de Nouvelle-Aquitaine face à l'urgence
Que l'on pense en termes de bibliodiversité ou de chaîne du livre, le constat demeure identique : sans auteurices, pas de livres, fin de l'histoire. Au centre des manifestations littéraires pour les rencontres, dans la lumière des émission littéraires, les auteurices détiennent le pouvoir de changer une vie avec leurs mots. À l’origine de la chaîne du livre, ce sont pourtant les auteurices qui, selon les enquêtes et bilans, peinent le plus à faire entendre leur voix et défendre leurs droits. En Nouvelle-Aquitaine, qui rassemble plus de 900 plumes, un vent de cohésion souffle vers la création d'une association depuis le début de l'année 2026. Au programme : définition des fonctions de cette structure, choix de sa gouvernance, grandes lignes et écueils à éviter, modèles à suivre. Le tout sous le signe du collectif et de la cohésion.
Au commencement sont les auteurices
Les artistes-auteurs font souvent couler de l'encre au sujet de leur niveau de vie. Si l'on entend beaucoup parler des environ 2% vivant uniquement de leurs droits, 75% perçoivent moins de 10 000 € annuels et seuls 10% dépassent le revenu médian national de 24 000 €, selon le Sénat. Fréquents sont les articles, enquêtes, alertes et autres scandales sur leurs revenus, faibles, fragilisés et menacés par les baisses budgétaires imposées par le gouvernement. Au début de l'année 2026, le scandale de l'AGESSA a mis en lumière plus de dix ans d'actions illégales, parfaitement assumées, commises au détriment des artistes-auteurs. Pour résumer, l'organisme chargé de collecter les cotisations sociales des artistes-auteurs (écrivains, mais également photographes, graphistes, illustrateurs, compositeurs...) a purement et simplement "omis" de reverser les cotisations vieillesses à environ 190 000 personnes, les mettant en porte à faux pour le calcul de leur cotisation retraite. En 2025, des documents révèlent plus de dix ans d'illégalité assumée. L'abus ne s'arrête pas là puisque l’État a annoncé devoir examiner chaque litige au cas par cas... Des recours existent, mais le chemin reste complexe, plus encore en l'absence d'une structure de représentation collective.
Invisibles, les auteurices ? Oui, et non. Il existe bien évidemment, à l'échelle nationale, des associations et syndicats, comme la Ligue des auteurs professionnels et la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, qui leur permettent de se regrouper, d'échanger, d'agir et d'être conseillés sur les plans juridiques et financiers. À l'échelle de la Nouvelle-Aquitaine, on recense, entre autres, une association de libraires (LINA), une association de maisons d'éditions (AENA), une association de traducteurs (Matrana). Un maillage cohérent, à une exception près : l'absence d'association d'auteurices du livre.
Nouvelle-Aquitaine, printemps 2026 : naissance d'un mouvement collectif
Le projet de loi de finances 2026 revêt des atours de catastrophe annoncée : avec -25% de budget pour le livre et -15% pour le CNL, la moitié des collectivités ont réduit leur budget culturel. En Nouvelle-Aquitaine, ALCA co-signe une tribune d'alarme "Un immense désarroi saisit le monde du livre". Une question émerge : qui défendra les auteurices en l'absence d'une structure régionale identifiée par les pouvoirs publics, si jamais elles venaient à disparaitre ? Si ALCA venait à fermer pour des raisons budgétaires, quelle instance porterait la voix des auteurices et leur permettrait de se coordonner pour défendre leur métier et survivre ?
À l'initiative d'ALCA, les auteurices répondent à l'appel et lancent la réflexion dès le mois de février 2026. Trois axes de travail validés collectivement émergent : représentation dans les instances, visibilité et diffusion, entraide et solidarité. Les fondations prennent forme et les rendez-vous s'étalent sur le premier semestre, chacun apportant un peu plus de solidité à la structure naissante. Les questions se posent, les besoins s'énoncent : besoins se professionnaliser, de rompre l'isolement, de proposer des interlocuteurs référents auprès de la DRAC et de la Région par exemple, mais également auprès de financeurs extérieurs sans se substituer aux syndicats nationaux. Dès le mois d'avril, un important point de pivot émerge : la nécessité de pérenniser l'association afin d'éviter de ne reposer que sur un important travail bénévole. D'autres grandes lignes se dessinent, notamment la volonté d'une ouverture de l'association aux auto-édités, et aux jeunes auteurices, de favoriser le partage d'expériences et de ressources ainsi que le besoin de concertation sur le sujet de l'IA. La volonté de travailler main dans la main avec les associations existantes est clairement énoncée, en particulier avec LINA et l'AENA afin de ne pas créer de doublons.
Au fil des réunions, le propos s'affine, aligné avec les observations premières. ALCA accepte d'apporter un appui technique, jouant ainsi son rôle clé de structure régionale pour le livre, sans prendre part à la direction. Fin avril, c'est donc un groupe de onze volontaires (Hélène Vignal, Sophie Poirier, Philippe Rousseau, IanE Sirota, Cécile Benoist, Dominique Selva Esse, Armelle Dufau, Laure Houssière, Marion Duclos, Maria-Paz Matthey, Laurent Crevon) qui se constitue, avec une mission de rédaction rapide de bases statutaires. Le modèle reste souple, encore à solidifier, mais la création d'une association d'auteurices en Nouvelle-Aquitaine est désormais certaine.
"Les auteurices n'étant pas représentés officiellement, les financeurs se basent surtout sur les retours terrain et leurs expériences à eux. Souvent ça tombe juste. Mais cela ne tombera jamais aussi juste qu'en répondant directement à un interlocuteur représentant le corps de métier." - Lucas Breuil, chargé de mission ALCA
Des modèles à observer, un chemin à inventer
Qu'existe-t-il dans les autres régions et d'autres domaines artistiques et culturels ? Qu'aurait à apporter l'analyse de structures existantes, dans le monde du livre ou de l'audiovisuel ? Le secteur de la traduction peut s'appuyer sur les missions de l'ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France), qui accompagne les traducteurs dans leur métier et défend leurs intérêts spécifiques. Dans le domaine du cinéma, NAAIS en Nouvelle-Aquitaine a pour but de "rassembler les auteurs et autrices de Nouvelle-Aquitaine, afin de porter leur voix, de s’interroger sur les pratiques, et de soutenir la création audiovisuelle et cinématographique dans la région". Au niveau national, la Ligue des auteurs professionnels, déjà citée, invite les auteurices à se liguer "pour sauvegarder leur métier et améliorer les conditions de création de tous les créateurs et créatrices." En Occitanie, l'ADA (Autour Des Auteurs) fait figure de modèle de référence. Depuis sa création en 2004, dans un contexte de crise, déjà, l'association a permis d'obtenir de véritables résultats économiques et politiques pour les auteurices de la région.
"Les confrères et consœurs des autres régions ne disposent pas d'une association équivalente, à ma connaissance. Encore tout récemment, nous recevions des demandes d'adhésion que nous ne pouvions pas accepter."- Joëlle Wintrebert, présidente d'ADA Occitanie
En 2004, il n'existait plus d'agence régionale du livre en Occitanie. Sept auteurices se fédèrent et pallient l'absence de structure. Plus de 20 ans après, l'association peut se targuer d'avoir obtenu, entre autres résultats concrets, la rémunération systématique des auteurices intervenant en médiathèques ainsi que la création d'une Charte des manifestations littéraires qui oblige ses signataires à défrayer et rétribuer les interventions.
"Les luttes que nous avons menées à cette époque, et continué à mener par la suite, ont abouti à des avancées très significatives."- Joëlle Wintrebert, présidente d'ADA Occitanie. L'ADA siège aujourd'hui au CA de l'Agence Unique en Occitanie et fait figure d'interlocuteur référent auprès des instances. Une fonction que l'association de Nouvelle-Aquitaine entend bien remplir sur le long terme.
Ce que "s'organiser" signifie
Politique, structurel, organisationnel, social, culturel : les rôles d'une association d'auteurices sur un territoire donné dépassent les enjeux de création artistique. Encore en construction, l'association de Nouvelle-Aquitaine insiste sur un principe fort, énoncé lors de la discussion régionale du 21 avril : elle représente ses adhérent·es, sans revendiquer parler au nom de tous les auteurices de la région. Il s'agit de proposer un espace structuré et référent aux auteurices du territoire, auquel ils et elles sont libres d'adhérer. Auprès des institutions, notamment du Contrat de filière, l'enjeu est autre et revêt un sens primordial : avoir une voix, c'est pouvoir co-construire les dispositifs, apporter l'éclairage tangible sur la réalité du premier maillon de la chaîne du livre.
"L'association devra être collective, progressive, réaliste, et financée." - Extrait de réunion collective d'avril 2026.
Si les avancées administratives sont concrètes et vont être traitées très rapidement, à savoir la question de la gouvernance et de la structure, l'étude de statuts, la recherche d'un nom, des points de vigilance sont soulignés. Par exemple, l'attention autour du bénévolat et l'usure des personnes impliquées, ou encore la peur que la structuration serve surtout les auteurices déjà visibles au détriment des plumes plus modestes et moins installées. Autre question débattue, celle de la crédibilité institutionnelle face à des partenaires qui cherchent des interlocuteurs "professionnels" identifiés. Le refus de critères d'exclusion est fort, et la volonté de proposer une structure collégiale sans hiérarchie est l'un des éléments forts de l'association en création. L'objectif est clair : les auteurices veulent construire un collectif vivant, diversifié et dynamique, représentatif d'un écosystème pluriel qui ne se cantonne pas aux noms les plus connus. Tous et toutes auront leur place au sein de cette organisation.
À l'heure du rendu de cet article, l'association n'existe pas encore sous sa forme définitive, mais ce n'est désormais plus qu'une question de temps. Les bases sont posées, les volontés sont énoncées, sans tabous ni fausse modestie. La Nouvelle-Aquitaine, également touchée par les restrictions budgétaires, va désormais compter avec une association d'auteurices à l'image de la diversité créative de son territoire et en prise avec les enjeux économiques et politiques qui secouent le secteur du livre.
Consultante littéraire, Tara Lennart intervient en tant qu’animatrice de rencontres, programmatrice et journaliste. Sa sensibilité d’infatigable lectrice, couplée à son expertise du secteur de l’édition, lui confère un regard singulier, au plus près des textes, au plus près de celles et ceux qui les écrivent. Plume et cerveau de Bookalicious, média web dédié à la littérature indépendante et au secteur de l’édition, elle milite pour un accès ludique, solidaire et foisonnant à la littérature.