"Filmer le travail" la joue collectif
Alors que le travail se redéfinit sans cesse et où les politiques culturelles fragilisent de nombreuses initiatives, le festival Filmer le travail apparaît plus que jamais comme un espace indispensable de réflexion, de transmission et de mise en débat. En donnant à voir des réalités complexes, souvent invisibilisées, il demeure un observatoire privilégié de nos sociétés contemporaines, tout en accompagnant les mutations esthétiques et générationnelles du cinéma documentaire.
Tous les ans se tient en février, à Poitiers, dix jours durant, un festival de cinéma singulier. S’attachant à réfléchir avec précision, au fil des changements esthétiques, sociétaux et politiques la question du travail, le festival Filmer le travail entame en mars 2026 sa 17ème édition. La programmation se construit cette année autour du thème du travail collectif. La programmation propose une sélection de documentaires récents et rares, s’agrémentant d’une série de conférences, de rencontres, d’un programme jeune public et de séances spéciales.
Du laboratoire à l’écran
Le festival Filmer Travail a vu le jour en 2009 à Poitiers. Fondé par Jean-Paul Gehin, sociologue du travail à l’Université de Poitiers, en partenariat avec l'Espace Mendès France, le centre de culture scientifique, technique et industrielle crée en 1989 à Poitiers et l'Association Régionale pour l'Amélioration des Conditions de Travail (ARACT Nouvelle-Aquitaine), l’idée de cette manifestation était de mettre en perspectives des questions liées à la sociologie du travail, propres au laboratoire que Jean-Paul Gehin dirigeait avec le cinéma documentaire.
La création du festival permettait de préciser, élargir et ouvrir des terrains de recherches sociologiques, politiques et esthétiques. C’est à partir de ce terrain fertile que le festival a construit son ADN, autour d’une pluridisciplinarité croisant le cinéma documentaire, la littérature, le spectacle et des expositions. Aussi, dès sa naissance, le festival s’est construit autour d’une compétition internationale en la dotant d’un prix décerné par un jury. Tout en s’appuyant sur cette compétition, c’est à partir de 2020 que le festival a commencé à articuler sa programmation autour d’une thématique centrale, sans pour autant renier sa spécificité, en "articulant des regards croisés cinéma-recherche, une rétrospective de films, alliant documentaires, fictions, films de patrimoine, films récents, séances spéciales et jeunes publics ainsi que des rencontres littéraires, des spectacles ou de conférences performées et de tables rondes" précise Maïté Peltier, directrice artistique et déléguée générale du festival. La qualité de ces articulations ont permis par exemple à la réalisatrice Louise Hémon, grand prix du festival en 2025 avec Voyage de documentation de Madame Anita Conti, de remarquer que la présence de son film au sein d’un festival thématique "lui avait permis de le revoir sous de nouvelles perspectives".
Maïté Peltier confirme que "la définition d'une thématique centrale a permis de dérouler une ligne programmatique et donner plus de de relief et de cohérence au festival".
Aujourd’hui, ce festival exigeant et unique en France connaît un succès croissant. Dernièrement, son évolution lui a permis d’élargir son public en proposant une programmation annuelle en partenariat avec les deux salles Art et essai de Poitiers accompagnées de présentations et de temps d’échanges et en mettant en avant un travail d’éducation à l’image sur le territoire de la vienne avec des "jeunes publics", écoles, collèges et lycées. Ainsi, depuis 2020, le recrutement d’un poste de médiation dédié à cette fonction "a permis de produire dans la continuité un travail de sensibilisation dans les écoles" confirme Maïté Peltier.
Continuum
Conceptuellement, le festival est aussi en perpétuelle évolution car le sujet du travail est une notion qui est traversée par de multiples changements, qu’ils soient techniques, économiques, politiques ou sociétaux. La notion de travail évolue sans cesse, il infuse nos vies quotidiennes, nos foyers jusque dans nos intimités, il construit de nouveaux rapports humains. Le travail n’est plus un espace clairement délimité dans le temps et l’espace, mais un continuum qui déborde la journée salariée, investit les plateformes, les réseaux sociaux, l’auto-entrepreneuriat et les formes contemporaines de mise en scène de soi. Le festival documente ainsi une crise de la définition même du travail, et pas seulement de ses conditions. Montrer cette complexité mouvante permet au festival de ne jamais se répéter et d’être lui-même un sujet "se travaillant". Montrer cette transformation en cours permet aussi, grâce au genre documentaire "d'être au plus près du réel des territoires et des personnes qui y travaillent, de donner à voir des réalités sur des temps long (contrairement au reportage), de montrer des conditions de travail, des situations complexes et les conditions de vie de certaines personnes dans des territoires très variés" affirme Maïté Peltier. On en déduit que le festival défend une politique du regard, qui s’oppose frontalement à la logique de rentabilité, de vitesse et de simplification. Dans ce sens, c’est aussi une décision politique que de promouvoir le documentaire qui est un cinéma "plus fragile, parce que moins diffusé, moins vu. Ce genre de cinéma rencontre moins son public et il est enfin souvent moins financé" précise t-elle.
Cette affirmation de la ligne éditoriale du festival permet d’être au plus près des enjeux politiques, économiques et sociétaux que sont par exemple les questions féministes et décoloniales, proposant une relecture critique de l’histoire du cinéma à partir des enjeux contemporains. A ce sujet, il est notable de remarquer le rajeunissement du public du festival tout comme celui de son équipe de bénévoles car ses questionnements produisent de nouvelles formes portées elles aussi par de jeunes cinéastes. La justesse de la programmation des dernières éditions du festival permet alors de mettre en dialogue cette nouvelle génération avec des focus rendant hommage à des cinéastes redécouverts à la lumière de ces questions tels que les films de Delphine Seyrig et Med Hondo en 2025.
Ce mouvement embrasse de nouveaux partenariats qui permettent de questionner plus justement ces questions essentielles et émergentes, comme l’Institut des Afriques à Bordeaux qui vise à porter un regard actualisé sur les dynamiques africaines contemporaines.
Rajeunir
Parmi les facteurs qui permettent au festival de rajeunir et de se renouveler, il est remarquable d’observer que les lignes bougent aussi au sein de la diffusion et des formes cinématographiques. Le genre documentaire est porté aujourd’hui par de nouvelles plateformes de diffusion comme Tënk fondée en 2017, coopérative proposant des vidéos à la demande à partir de contenus éditorialisés portés par des programmateurs ; il y a aussi la cinémathèque du documentaire née en 2017 dont la mission est d’accroitre la visibilité des œuvres et en faciliter l’accès sur l’ensemble du territoire français. Ces deux structures sont désormais partenaires du festival.
Cet écosystème permet de promouvoir plus largement les films documentaires, créant ainsi un cercle vertueux puisque de jeunes personnes découvrant ce cinéma souhaitent y participer en renouvellent le genre. Il est ainsi notable de remarquer le nombre croissant de films issus des écoles d’art, de l’école documentaire de Lussas ou de la création de nouveaux types d’écoles de cinéma comme CinéFabrique à Lyon et Marseille.
Une nouvelle offre de cinéma qui génère un nouveau public et donc un nouvel engouement. Cela n’échappe pas aux partenaires historiques du festival comme l’Espace Mendes France, la Ville et L’Université de Poitiers, le département de la Vienne, la région Nouvelle-Aquitaine ou le ministère de la culture, qui continuent de soutenir financièrement l’association. Néanmoins, la recherche de nouveaux partenaires financiers comme celui de l’Institut des Afriques dernièrement demeure essentielle à la bonne marche économique du festival qui reste très fragile. Des annonces de baisses de subventions concernant le pôle recherche et l’enseignement supérieur ont d’ores et déjà été annoncées pour la prochaine édition. Ce qui met le festival en grande difficulté, exigeant des efforts supplémentaires considérables : alerter les partenaires, en trouver de nouveaux, modifier les contenus en conséquence.
Cette gymnastique entre économie et programmation obligeant à d’inévitables concessions amène le festival à questionner la forme de ses éditions futures. Maïté Peltier affirme "qu’il n’y a pas eu de réduction du nombre de films pour cette année 2026, mais on est en train de réfléchir à une édition 2027 différente, parce qu'en fait, nous avons reçu les différentes nouvelles baisses de subventions au fur et à mesure de la fabrication de l'édition alors qu’il y avait des choses déjà bien engagées. Aujourd’hui, les lignes économiques sur lesquelles nous travaillions se portent sur l'organisation, sur la communication, sur des hébergements chez l'habitant, etc."
Les années à venir verront sans doute un festival différent. L’idée selon Maïté Peltier est "d'affecter le moins possible la programmation", mais les prochaines éditions auront assurément un autre modèle et une réflexion sur la dimension du festival est en cours.
Si les contraintes économiques imposent aujourd’hui au festival de repenser son format et son organisation, elles ne semblent pas remettre en cause son exigence éditoriale ni sa capacité à se réinventer. La fragilité évoquée par la directrice artistique de la manifestation rappelle que le festival est lui-même pris dans les tensions qu’il analyse : celles entre création, engagement et conditions matérielles de production. C’est précisément dans cette mise en abyme que réside sa force, en construisant un lieu nécessaire de résistance.
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Filmer le travail
Du 20 février au 1er mars 2026
à Poitiers