Le polar en Nouvelle-Aquitaine : un genre florissant sur un terreau fertile
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Porté par plus d’une soixantaine d’autrices et d'auteurs néo-aquitains, mis en valeur dans plus d’une dizaine d’événements littéraires, de Cognac à Pau, en passant par Limoges ou Aubusson, le polar dans sa diversité de formes se porte très bien dans notre région. Décryptage d’un phénomène qui creuse un sillon national déjà profond.
Si les chiffres ne remplacent pas les belles lettres, ils demeurent un indicateur extrêmement parlant pour comprendre la prégnance du polar à l’échelle nationale et néo-aquitaine. D’après le Syndicat national de l’édition (SNE), en 2023-2024, plus de 21 millions d'exemplaires de polars (tous formats) se sont vendus en France, catégorie dans laquelle le SNE range les romans d’espionnage, les policiers, les thrillers et les romans noirs. Ces 21 millions de livres ont représenté quasi 5% du total des livres vendus dans le pays toutes catégories confondues (enseignement scolaire, littérature, sciences et techniques, sciences humaines, essais, jeunesse, etc.). Le polar, chouchou des lecteurs, voilà une tendance qui s’est emparée, depuis de nombreuses années déjà, des librairies comme des médiathèques. "Un livre sur quatre acheté ou emprunté est un polar, c’est ce que nous dit le Ministère de la Culture", pose Géraldine Hardy.
Profusion de sous-genres et d’auteurs
En charge depuis 20 ans de la programmation du festival landais Le Polar se met au vert, la bibliothécaire explique le succès du polar par sa profusion. "C’est un genre qui marche très bien, qui est polymorphe. Il y a beaucoup de sous-genre dans le roman policier. On a le thriller, le procédural, quand on suit un enquêteur, en général c’est un duo d’enquêteurs. On a le roman noir, ça c’est ma partie, c’est ce que j’aime mettre en valeur. C’est un peu moins populaire mais les lecteurs y viennent de plus en plus. Le roman noir est un roman sociétal, il parle de la société qui dysfonctionne". Pour la 10ème édition du Polar se met au vert, qui s’est déroulée en septembre dernier, Géraldine Hardy avait d’ailleurs choisi et décliné le thème de l’urgence. "L’urgence, c’est l’enfance en danger, les violences faites aux femmes, les puissants contre les faibles, l’urgence climatique. Ce sont des faits de société. On a des auteurs de roman noir remarquables en Nouvelle-Aquitaine comme Pascal Dessaint, ou Marin Ledun, qui est installé à Soustons et publié chez Gallimard".
Avec 67 auteurs et autrices de polar recensés dans la région, dont des poids lourds comme le bordelais Hervé Le Corre, le corrézien Franck Bouysse (passé par le polar rural et qui navigue entre littérature noire et blanche depuis son Né d’aucune femme récompensé par Le Prix des Libraires en 2019), l’ancien gendarme Sébastien Vidal, le creusois Antonin Varenne, le palois Jean-Christophe Tixier ou encore avec Sébastien Gendron (installé en Charente-Maritime), le genre peut s’exprimer en Nouvelle-Aquitaine dans sa diversité de formes, y compris les plus récentes. "Le Covid a fait émerger le genre du cosy mystery ou cosy crime. C’est la mamie qui résout l’enquête depuis son fauteuil. On nous en demande énormément en médiathèques. En Nouvelle-Aquitaine, on a l’autrice Julia Chapman et ses Détectives du Yorkshire », explique Géraldine Hardy. Le cosy crime n’est, bien sûr, pas tombé du ciel. "Tout part d’Agatha Christie ! Miss Marple, c’est la grand-mère qui reste dans son fauteuil. Mais à partir de là, le sous-genre va évoluer, et ça va donner par exemple le personnage d’Agatha Raisin, une jeune femme très active, qui se retrouve dans un petit village et qui donne à voir le microcosme du village", contextualise Claire Caland. L’autrice d’une Histoire du polar sous la forme d’une bande-dessinée soigneusement documentée (à paraître le 5 mars aux Humanoïdes associés) cite l’exemple d’Agathe Portail comme autrice néo-aquitaine qui s’illustre dans le "polar plus léger qu’est le cosy crime".
Profusion de maisons d’édition et de titres
La prégnance du genre polar tient aussi aux caractéristiques de son lectorat. "Le lecteur de polar, comme le lecteur de science-fiction, est un lecteur très gourmand, très friand. Il lit beaucoup. En face, il y a des auteurs qui produisent beaucoup. Notamment des thrillers. Ce qui fait frissonner, c’est ce qui marche le mieux dans le policier et c’est ce qui est souvent adapté au cinéma. En fait, la production s’adapte à la demande", analyse Géraldine Hardy. Selon une logique économique implacable, les maisons d’édition s’ingénient à alimenter l’offre. "Quand j’ai démarré il y a vingt ans, il y avait deux grandes maisons d’édition : Gallimard avec sa collection Série Noire, et Rivages Noirs chez Rivages. Aujourd’hui, il y a beaucoup de maisons d’éditions spécialisées qui créent des collections polar, c’est foisonnant." Naturellement, les éditeurs généralistes veulent aussi leur part du gâteau. "Aujourd’hui, chaque éditeur veut éditer du polar, qu’il l’estampille polar ou pas. Albin Michel en publie mais n’a pas de collection dédiée. Ils ont des grands noms sur du roman policier, notamment des auteurs de thriller. Ils ont beaucoup d’étrangers. Ils ont Jean-Christophe Grangé [l’auteur des Rivières pourpres], qui vend très bien et depuis longtemps. Ils ont Maxime Chattam. Le genre marche tellement, ce serait dommage de ne pas en éditer !", poursuit la Landaise.
En Nouvelle-Aquitaine, une douzaine de maisons d’édition spécialisées se sont emparées du polar pour enrichir leur catalogue. Certaines sont plus confidentielles, d’autres rayonnent partout en France et raflent des prix. "Prenez Agullo, en Gironde. Ils éditent beaucoup d’étrangers, et quelques Français comme l’auteur de romans noirs Frédéric Paulin. Hervé Chopin, elle aussi girondine, édite Michel Moatti. Je travaille aussi avec in8, installée dans les Pyrénées-Atlantiques, qui a une belle production. Et je n’oublie pas La déviation, dans la Creuse, plus confidentielle. Elle a édité le dernier Pascal Dessaint", énumère Géraldine Hardy. Une liste à laquelle il faut rajouter les éditions Cairn à Pau, chez qui le Landais Maxbarteam est publié. Mais aussi La Geste, installée dans les Deux-Sèvres. "La Geste a un gros catalogue, c’est 20 à 30 polars publiés par an. Elle édite Franck Linol", complète Claire Caland.
Profusion d’événements littéraires
Pour rencontrer leur public et la presse, se constituer un réseau et enrichir leur imaginaire, les auteurs et autrices néo-aquitains peuvent s’appuyer sur au moins dix événements littéraires régionaux autour du polar. On liste, de façon non exhaustive, le biennal et sus-cité Polar se met au vert (Landes), Vins Noirs (Limoges), Regards Noirs (Niort), Du sang sur la page (Saint-Symphorien), Un aller-retour dans le noir (Pau), le Salon du polar de Miallet, le Festival des Littératures policières (Libourne), le Gujan Thrillers Festival (Gujan-Mestras), les Nuits noires à Aubusson, ou encore le festival polar de Cognac. Preuve supplémentaire que le polar a acquis ses lettres de noblesse et n’est plus cantonné à de la sous-littérature, ces salons néo-aquitains s’internationalisent de plus en plus. Impossible d’oublier, par exemple, la visite en 2024 de James Ellroy, accueilli à Limoges comme la rock star qu’il est, dans un opéra plein à craquer.
À la tête de Vins noirs depuis trois ans, Claire Caland connaît bien l’importance de ces événements littéraires pour porter la dynamique du polar en Nouvelle-Aquitaine. "On fait venir 23-24 auteurs, dont une dizaine d’auteurs étrangers. C’est un moment décisif pour eux. On arrive avec son livre et on le présente au monde. Il y a un côté émulation. Il y a aussi des projets qui naissent dans ces festivals. C’est ce qui est arrivé à Franck Linol et Joël Nivard. Ils se sont rencontrés dans un salon, ils ont fait se rencontrer leurs personnages et ils se sont mis à écrire à quatre mains !"
Profusion de décors
Il est, enfin, une donnée impossible à éluder pour la franco-canadienne Claire Caland, par ailleurs chercheuse en mythologie et en littérature de l’imaginaire à l’Université de Montréal : la richesse de la géographie objective (et nécessairement subjective) de notre région. "On a un terreau très fertile pour le polar en Nouvelle-Aquitaine. Les paysages sont très forts et très variés, ça nourrit l’imagination et ça enfante des sous-catégories. Avec l’Île de Ré, l’Île d’Oléron ou Royan, on va peut-être aller sur des enquêtes plus classiques, qui sont portées par le décor. Quand Franck Bouysse fait du country noir, il est porté par la campagne, par le lien à la terre. Les décors, on les porte en nous, on les retravaille comme de la glaise." Surtout, Claire Caland appuie son propos sur l’histoire même du polar et les grands noms (pas toujours connus) qui en ont posé les fondations au 19ème siècle. "La Charente est actuellement un espace très actif pour le polar. Si vous regardez bien, c’est le cas depuis la naissance du genre. Emile Gaboriau, qui est considéré comme le père du roman policier, était charentais ! C’est lui qui invente le personnage de l’enquêteur. Son Monsieur Lecoq va fortement influencer Conan Doyle et son Sherlock Holmes. Si l’on regarde l’œuvre très prolifique de Pierre-Alain Mageau, ou le commissaire limougeaud de Franck Linol, pour moi ce sont les enfants de Monsieur Lecoq. Il y a une filiation, c’est sûr", affirme l’autrice.
Territoires intimes
Sans invoquer un tropisme néo-aquitain géographique qui serait plus propice au polar qu’une autre région, l’auteur de romans noirs Marin Ledun relève surtout la façon dont le polar a su s’émanciper de la ville. "Historiquement, dans l’imaginaire, le polar est urbain. En Nouvelle-Aquitaine, on a bien sûr Bordeaux et son agglo, mais on a beaucoup de territoires ruraux et semi-ruraux, la Creuse, les Landes, le fin fond du Béarn. C’est assez récent, pour le lecteur, de pouvoir associer ruralité et polar, de s’autoriser à voir que le polar n’est pas qu’urbain". S’il n’écrit pas de "polar de terroir", Marin Ledun interroge toujours son lien au territoire, aux paysages. "Je suis un Ardéchois installé dans les Landes depuis 18 ans et quand j’ai écrit en 2014 [dans L’homme qui a vu l’homme] sur ETA, sur un conflit basque qui dure depuis 40 ans et qui a fait des dizaines de mort, bien sûr que je me suis interrogé sur ma légitimité à écrire sur ce thème alors que je suis un néo-landais qui vit à côté". Que l’on plante son intrigue chez soi, à quelques kilomètres, ou à l’autre bout du monde, comme c’est le cas pour son dernier livre, Henua, qui se déroule aux Îles Marquises, Marin Ledun se dit toujours confronté à la question "d’où on écrit". Et d’invoquer un souvenir d’écriture. "En 2015, j’écrivais sur deux pages une scène de course-poursuite qui se déroulait sur une départementale landaise. Ces longues routes toutes droites à travers les forêts de pins. Et bien, forcément, je me suis demandé comment j’allais pouvoir arrêter cette course-poursuite !", sourit-il. Quelquefois, donc, le paysage dicte sa loi.
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Diplômée en journalisme et en philosophie, Élodie Vergelati a d'abord été journaliste radio à Radio France pendant plusieurs années (avec un passage par Radio-Canada et la RTBF), avant de choisir la presse écrite en rejoignant la rédaction de Sud-Ouest dans les Landes, où elle vit. Elle est désormais journaliste indépendante mais aussi autrice.