Marianne Tufvesson, scènes de la vie d'une traductrice
Marianne Tufvesson a abandonné pour un temps sa vie studieuse entre la ville de Göteborg et la région rurale de Dalsland en Suède pour se joindre à un rendez-vous désormais bien établi, ce "printemps des traducteurs et traductrices" accueillis chaque année au Chalet Mauriac pour des résidences de travail, mais aussi des échanges féconds et joyeux autour de la grande marmite des langues. Œuvrant depuis vingt ans dans tous les champs de la littérature, Marianne Tufvesson revient avec nous sur son parcours et ce moment à part.
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Comment êtes-vous entrée dans les métiers de la traduction et comment avez-vous rencontré le français, ainsi que sa littérature ?
Marianne Tufvesson : J’ai suivi un chemin assez sinueux. Jeune enfant, j’aimais déjà la lecture et dévorais des quantités considérables de livres de toutes sortes. S’ajoutait à cela le goût de rêver dans mon coin, de réfléchir aussi. J’imagine que c’était déjà là un terrain propice à la pratique de la traduction.
J’ai fait des études sans trop savoir vers où je voulais aller. En suédois, puisque j’aimais écrire, en littérature pour les mêmes raisons, et en français, parce que j’avais eu la chance d’avoir au collège une très bonne professeure, qui m’a encouragée et inspirée. J’ai fait ce qu’on appelait à l’époque des stages de "connaissance de la France", puis une année comme jeune fille au pair (à Saint-André de Cubzac tout en suivant des cours de français à Talence), des chantiers bénévoles dans la vallée du Rhône et le Massif central (à apprendre les bases de la maçonnerie et à vivre en communauté). J’ai expérimenté quantité de petits boulots, avant de tomber par hasard à Stockholm sur une formation de traduction du français vers le suédois. Avec l’entrée de la Suède dans l’UE, il y a eu une forte demande de traducteurs free-lance, ce qui m’a permis de me mettre à mon compte, pour traduire un peu de tout à plein temps. J’ai plus tard suivi une autre formation, plus orientée vers la littérature, et je réussis depuis à en vivre plus ou moins.
Le suédois est une langue moins connue et étudiée en France que l’anglais et les langues latines. Quelles grandes différences ou éventuelles similitudes entretient-elle avec le français ? Et quelles sont dès lors les difficultés que vous pouvez rencontrer dans le passage entre ces deux langues ?
Marianne Tufvesson : Je dirais que le suédois est une langue plus souple et plus concrète que le français. Plus souple, dans la mesure où l’on peut aisément construire de nouveaux termes en juxtaposant deux ou plusieurs mots sans prépositions — chose très utile en poésie, et outil magique en traduction. Plus concrète, parce qu’elle supporte mal les raisonnements abstraits. Et puis le français déteste la répétition, quand le suédois la tolère plutôt bien et opte souvent pour une syntaxe plus simple par rapport au français, qui apprécie les longues phrases bien travaillées, avec maintes incises et une ponctuation élaborée. Ce beau style, cette élégance innée peuvent tourner au ridicule si l’on essaie de les transmettre directement en suédois, qui a des racines plus paysannes et préfère les phrases courtes, avec un minimum de virgules (ne parlons même pas des points-virgules).
Je pense aussi encore à la richesse du registre argotique en français. Je me suis ainsi sentie récemment fort démunie à devoir rendre dans ma langue le style de Virginie Despentes dans Cher connard.
Vous évoquiez à demi-mots la difficulté à vivre du travail de traducteur… Avez-vous l’impression que la situation en Suède est semblable à celle que rencontrent actuellement vos homologues français : précarisation des statuts, baisse des rémunérations, menace des modèles génératifs de langage ?
Marianne Tufvesson : Hélas, oui. C’est malheureusement une réalité que nous affrontons tous. Une attaque contre la création humaine orchestrée par le grand capital, les tech bros et compagnie. J’ai pas mal de collègues traducteurs qui quittent le métier parce qu’ils n’y voient plus d’avenir. En Suède, on est généralement très en avance dans les soi-disant nouvelles technologies et on appréhende déjà clairement le revers de la médaille. Tout va bien trop vite. Des maisons d’édition sautent dans le train de l’I.A. sans réfléchir aux conséquences, et même notre association des écrivains et traducteurs semble prête à céder à la pression. Personnellement, je ne suis pas très optimiste. Je suis plutôt attristée et dégoûtée par cette évolution, mais j’essaie de ne pas me laisser abattre. Le vent tournera peut-être un jour.
Vous avez travaillé lors de votre résidence à la traduction de la trilogie Ilos de Marion Brunet, à qui a été décerné il y a peu le prestigieux prix Astrid Lindgren. Les romans pour jeunes adultes, et présentement ici du champ de l’imaginaire, requièrent-ils un traitement spécifique en traduction ?
Marianne Tufvesson : Je ne suis pas une spécialiste du domaine. On m’a proposé de traduire Marion Brunet puisque j’avais auparavant, un peu par hasard, traduit Jean-Claude Mourlevat, un autre lauréat francophone du prix Astrid Lindgren. Ilos a été une belle découverte, une aventure pleine de vie et d’émotions peignant le portrait de jeunes gens confrontés aux défis de notre temps.
Je pense que toute œuvre littéraire mérite d’être traitée avec respect, indépendamment de l’âge présumé du lecteur. Ce n’est pas parce qu’un roman s’adresse aux jeunes qu’il compte moins. Et que je traduise une dystopie située à Marseille en l’an 2052, un roman traitant de l’âge d’or du jazz à New York ou un récit sur les horreurs de la Grande Guerre, ma stratégie reste la même : je dois écouter la voix de l’auteur et la faire mienne, de façon fidèle mais libre – car sans liberté, la fidélité devient purement mécanique. Il me semble toutefois que les correcteurs ont tendance à vouloir bien plus simplifier et défroisser la langue pour un jeune public que pour un public adulte, et cela rend parfois le travail de finition plus complexe.
Le Chalet a pour habitude d’accueillir en même temps plusieurs traducteurs ou traductrices de langues différentes : comment s’est passée cette cohabitation et qu’avez-vous retenu des échanges avec les autres pensionnaires en résidence ?
Marianne Tufvesson : Nous avons formé – et formons toujours d’ailleurs, puisque nous sommes restées en contact – une belle bande de filles (ou de dames si l’on préfère) qui se sont entendues à merveille : Heli d’Estonie, Maria et Regina d’Espagne, Subhashree, Indienne vivant dans le Minnesota, et moi, Marianne de Suède. Je suis très reconnaissante envers toute l’équipe d’ALCA de m’avoir permis de vivre cette expérience communautaire dans les meilleures conditions. Pendant six semaines de printemps, nous avons partagé repas et temps de repos, excursions et discussions, baignades et vide-greniers, chacune travaillant le reste du temps dans un coin choisi du Chalet. Ce lieu offre un cadre idéal à l’écriture grâce à son calme et son atmosphère bien particulière chargée d’histoire. Le métier de traducteur et traductrice est par nature solitaire, il est donc précieux de pouvoir faire une résidence comme celle-ci. Ces quelques semaines m’ont permis d’élargir mon horizon, découvrir d’autres pays et leur littérature, leurs langues, tout en passant du bon temps avec des collègues absolument admirables. Ce fut un vrai bonheur !