Maurine Larcher en résidence à Pollen : l’art "dans la vraie vie des gens"
Fine observatrice de ses contemporains, l’autrice-illustratrice Maurine Larcher brosse en quelques traits et peu de mots les comportements sociaux. Subtil et drôle, son style a su séduire les membres de l’association Pollen, qui l’ont accueillie en 2025 dans le cadre du dispositif d’aide à la création en résidence proposé par ALCA. Multipartenarial, le projet s’inscrit au cœur du territoire lot-et-garonnais et de sa population et se déploie en plusieurs phases sur toute l’année, voire au-delà. Un véritable succès pour cette opération d’envergure où toutes les planètes se sont alignées.
Depuis presque trente-cinq ans, l’association Pollen œuvre en Lot-et-Garonne. Elle soutient des artistes, avec l’ambition d’ancrer la création dans le territoire en entraînant l’adhésion de sa population. Au-delà de la programmation et des résidences artistiques accueillies à Monflanquin – commune où s’est implantée l’association –, Pollen développe presque tous les ans des opérations d’envergure qui se déploient à l’échelle départementale avec le soutien de plusieurs partenaires locaux. "L’idée est de se servir du réservoir d’artistes de Pollen pour proposer des interventions qui résonnent avec des demandes émanant du réseau d’acteurs culturels avec lesquels nous travaillons", explique Denis Driffort, directeur de la structure depuis plus de vingt-cinq ans. Fort d’une première expérience réussie avec le musée Marzelles et la Ville de Marmande, c’est à leurs côtés et avec l’appui de la communauté d’agglomération Val-de-Garonne que s’est construit le programme de résidence de Maurine Larcher. L’univers artistique de la jeune autrice-illustratrice, à la fois incisif, profondément humain et humoristique, a parfaitement fait écho à la thématique que les trois partenaires souhaitaient développer : observer les publics du champ culturel marmandais – initiés comme amateurs – dans une approche presque anthropologique, puis transcrire de manière créative les valeurs et des codes révélés par leur comportement.
Observer les autres avec lucidité, humour et tendresse
L’équipe de Pollen a d’emblée perçu l’adéquation entre l’intention du projet et la démarche de l’artiste : "Le travail de Maurine relève de l’observation de ses contemporains. Elle est dans le dialogue avec les gens. Quand elle a postulé pour cette résidence, elle a fait valoir le fait qu’elle connaissait bien Monflanquin, car elle y a travaillé un été comme serveuse dans un camping naturiste. L’univers de ce lieu de vacances, les rapports avec les autres, et notamment avec ses supérieurs hiérarchiques, ont donné lieu à quelques dessins et commentaires un peu piquants que nous avons trouvé intéressants. Ses créations ont l’acidité de Bretécher, mais on sent aussi une forme de bienveillance, d’amusement, comme on peut trouver chez Sempé. Elle sait tirer parti de ce type d’expérience pour observer le champ social. On s’est dit que ce serait intéressant de la pousser un peu plus loin dans cette démarche."
Si Maurine Larcher est d’accord avec cette filiation artistique, elle se reconnaît plus dans les BD de Liv Strömquist ou dans les œuvres d’auteurs et d’autrices qui ne sont pas des bédéistes : "Je suis surtout inspirée par la littérature ou les essais. Ce sont les mots plus que les images qui me donnent une impulsion. J’aime beaucoup Deborah Levy, par exemple, parce qu’elle mélange le réel à la fiction, ou Raymond Carver, dont l’esprit peut s’apparenter un peu à ce que je fais : décrire le pire mais avec tendresse, avec humanité, représenter les gens tels qu’ils sont et sans hésiter à y aller. Je lis aussi des essais féministes." Pour autant, lorsqu’on lui demande si elle se considère comme une autrice féministe et engagée, elle ne se reconnaît pas véritablement dans cette définition : "Je n’ai pas l’impression que mon travail tourne exclusivement autour de cette question-là. C’est mon point de vue de femme, donc, forcément, il est féministe par essence. La question est plutôt : aujourd’hui, comment ne pas l’être ? J’observe simplement le monde tel qu’il est, et il se trouve qu’il est façonné par le patriarcat. Je soulève par mon travail des questions qui m’intéressent ou m’amusent et le dialogue n’est pas fermé grâce à l’humour."

Un travail immersif au plus près du territoire
Observer le monde et ses habitants, c’est bien ce que Maurine Larcher a fait, à l’échelle de Marmande, durant ses presque deux mois de résidence échelonnés sur le premier semestre 2025. Elle explique en détail cette démarche au long cours, inhabituelle pour l’autrice dont les dessins, rarement retouchés, sont plutôt des strips instantanés : "J’ai assisté à des ateliers de poterie, de peinture, de danse… Je suis allée au concert, au cinéma, à tous les événements culturels proposés dans la ville pour m’imprégner de ces lieux et rencontrer les gens. Pendant cette période, je n’ai pris que des notes sur ce que j’entendais et j’observais, sans dessiner, ce qui est nouveau pour moi. Habituellement, le dessin vient immédiatement. Je préférais avoir tout un matériau écrit et construire une structure en partant de cela. J’en ai extrait des thématiques, à partir desquelles j’ai réécrit en créant un fil rouge. Ce fil correspond à mes observations, ma propre pensée ; c’est comme si je traversais plusieurs tableaux de moments, de scènes de vie autour de la pratique artistique d’amateurs et d’amatrices dans ces lieux culturels plus ou moins accessibles." Ce que retient avant tout l’artiste de cette observation minutieuse, c’est la présence majoritaire des femmes dans ce que l’on pourrait appeler "l’art du quotidien", les lieux de pratique artistique amateur, quand les hommes sont encore le plus souvent aux manettes des grandes structures culturelles.
Cette longue phase de production a abouti à la réalisation d’une édition et d’une exposition. Une nouvelle étape pour laquelle Maurine Larcher a largement été accompagnée par l’équipe de Pollen, en particulier Sabrina Zaccagnini Michel, dont l’autrice salue le travail expert et minutieux. Car le rôle de l’association est aussi à cet endroit-là : rendre visible le travail des artistes qu’elle soutient par la conception et la diffusion d’objets artistiques. "L’accompagnement à la production éditoriale a été un soutien important pour l’artiste, note Denis Driffort. Nous avons aussi produit des éléments pour une exposition itinérante. Le travail de Maurine a ainsi pu être exposé simultanément au musée Marzelles, de mai à septembre, et lors du festival international de journalisme de Couthures-sur-Garonne, qui rassemble environ 10 000 visiteurs. Puis nous avons remonté l’exposition à Monflanquin, à l’automne, et organisé des rencontres-signatures avec l’autrice. Début décembre, nous l’avons de nouveau installée dans la médiathèque de Clairac, à l’occasion du festival de BD". Les 200 exemplaires de l’édition donnés à l’autrice participent à la mise en lumière des créations de l’illustratrice, qui va se poursuivre en 2026 dans plusieurs bibliothèques du département. "C’est un travail de territoire que l’on poursuit bien au-delà de la résidence", poursuit le directeur de Pollen, qui souligne également l’importance des actions menées avec les scolaires durant cette phase de diffusion et de médiation autour de l’œuvre créée.
L’art à portée de main
La réussite de cette résidence et son impact auprès de la population tiennent sans doute à une certaine conception de l’art que défend Maurine Larcher autant que Pollen. Les actions portées par l’association ont toujours eu pour ambition de démystifier la relation à l’œuvre en décloisonnant et en brassant les publics. "J’ai envie que les gens se sentent accueillis et qu’ils se reconnaissent dans les personnes que je montre, explique de son côté Maurine Larcher. Je trouve que l’art populaire est rassembleur et cela m’intéresse beaucoup que cette forme d’art soit légitimée. Ce qu’il manque en général au public, dans le milieu artistique, c’est d’être actif en tant que regardeur et regardeuse. Il est important de se sentir “activé” quand on est face à une œuvre, quelle qu’elle soit. J’adore, par exemple, la musique des années 1980. J’explique, dans l’exposition, que les meilleurs moments que j’ai passés, c’était dans les campings, quand on écoutait cette musique et qu’on dansait. Pour moi, cela reste des œuvres importantes, qui rassemblent les gens. Il y aura toujours une forme de jugement, autant de la part de la classe populaire à l’égard des arts dits majeurs qu’inversement, on ne peut pas l’éviter, mais je trouve ça intéressant d’essayer de mélanger les publics et les arts, et de se questionner."
Ces hommes et ces femmes que Maurine a rencontrés, observés, écoutés, se reconnaissent dans son travail à travers les paroles qu’elle retranscrit plus que par le dessin des corps et des visages. Le trait, lui, ne s’inspire pas du réel, mais cherche au contraire à s’en éloigner. L’illustratrice aime jouer de cette dichotomie entre la représentation physique et celle des idées et des mots. La bienveillance est toujours au cœur de sa démarche, même lorsqu’elle se teinte d’une pointe d’ironie : "J’aime tous mes personnages. Ce que je décris n’est jamais complètement éloigné de ce que moi, je pourrais penser ou dire. Il y a un côté tendre. Je représente ce que sont les humains dans notre société actuelle, il faut simplement les regarder en face. Ce qui est drôle, ce sont les écarts entre ce que l’on aimerait être et ce que l’on est vraiment. Claire Bretécher parlait très bien de ce décalage qui est source d’humour."
Il faut avoir à la fois de la distance et de l’empathie, mais aussi beaucoup de talent, pour pouvoir dessiner avec subtilité la comédie humaine. Les opérateurs culturels du territoire ne s’y sont pas trompés : la rencontre a bien eu lieu entre Maurine Larcher et les Lot-et-Garonnais.