Maylis Dartigue ou… danser pour retrouver ses racines
En 2022, le premier documentaire de Maylis Dartigue, Sri Landaise, sort sur les écrans. Il a été filmé au Sri Lanka, lors de son premier voyage de retour sur sa terre natale. Trois ans plus tard, lauréate de la résidence long métrage documentaire au chalet Mauriac, du 3 au 28 novembre 2025, elle a travaillé avec Dinuka, son compagnon musicien et danseur sri-lankais, sur l’écriture d’un prochain film, Sri Lankan Nights.
Tout commence en 2013, quand Maylis Dartigue retourne sur la terre de ses ancêtres où elle est née en 1989. Adoptée légalement alors qu’elle a trois semaines par une famille française du Sud-Ouest, c’est là qu’elle "grandit avec cette dualité, sans jamais regarder le monde de façon binaire". Comme elle travaille depuis quelques années dans le secteur de la production audiovisuelle, elle a prévu de filmer ce premier voyage mais, sur place, sans l’avoir envisagé, elle retrouve sa famille biologique. Quand elle revient en France, elle rapporte avec elle ce qui est devenu depuis, la matière de son premier documentaire. Il a fallu le temps de décantation nécessaire, celui de l’acceptation autobiographique et quelque peu intime, le temps des financements et du montage, pour que Sri Landaise sorte en 2022, porté par Sister productions, soutenu par France Télévisions et la région Nouvelle-Aquitaine notamment. Maylis Dartigue y dévoile, plus qu’elle ne raconte, le récit de sa naissance et de son adoption, le temps d’un déroulé où, passé les doutes et les interrogations, et où, malgré l’absence d’une langue commune, les émotions de l’amour filial surgissent comme une évidence.
Longtemps nommée Ceylan, cette grande île (qui équivaut en superficie à l’Irlande) se situe au sud de l’Inde, entre le golfe du Bengale et la mer d’Arabie. Du nom de la première dynastie antique qui la gouverne, les Sinhala (Sinha : le Lion), viennent les dénominations occidentales actuelles : sinhalese en anglais et cinghalaise en français. Après de nombreuses colonisations européennes, c’est sur le terreau de l'indépendance, proclamée le 4 février 1948 que l’île adopte le 22 mai 1972, une nouvelle constitution et change son nom en Sri Lanka.
Depuis ce premier voyage initiatique, Maylis retourne régulièrement sur l’île. C’est ainsi qu’en février 2023, lors d’un festival de musique et de danse traditionnelles kandyennes, elle rencontre Dinuka, un des musiciens-danseurs. Une histoire d’amour naît et grandit rapidement entre eux. Puis, après de nombreuses difficultés administratives pour obtenir un visa, Dinuka peut effectuer son premier long voyage en France, de juin à août 2024. Mais, à son retour, il comprend que les fondements de sa vie et de sa culture, sont totalement ébranlés.
Il devient dès lors impossible de faire fi de son bouleversement intérieur – qui se superpose à celui que Maylis a elle-même vécu dix ans plus tôt, à l’inverse. Face à tout ce qu’il leur faut apprivoiser, comprendre, intégrer — quasi une odyssée —, Maylis suggère l’idée de créer un documentaire qui relaterait, pour tous, "le récit de l’initiation à la culture de l’un et de l’autre, libéré des conditionnements d’origine, avec l’enjeu pour chacun de prendre sa place dans un même monde, physique comme symbolique et ce, pour aimer vraiment."
Depuis quelques années, partout dans le monde, les populistes menacent d’emporter nos démocraties en agitant pour nous rendre confus et nous diviser, les peurs dont ils connaissent la puissance, et notamment celles du déclassement et de l’insécurité dont la faute reviendrait à l’immigration et à la différence, abîmant par un brouillage des cartes, les notions d’altérité et de vérité. Maylis et Dinuka, eux, construisent patiemment une relation d’amour et de respect mutuels, en décortiquant au quotidien leurs immenses différences culturelles, en œuvrant à les intégrer en eux, comme un bien commun à partager.
Alors pour construire le documentaire à venir, Maylis et Dinuka interrogent ces différences, et notamment celles relatives à leur spiritualité. Pour Dinuka, le bouddhisme est une identité très affirmée au Sri Lanka car cette appartenance, majoritaire dans le pays, a généré pour les siens, presque 30 ans de guerre civile (1983-2009), entre eux, les Cinghalais bouddhistes, et les Tamouls hindous ; chacun revendiquant depuis l’antiquité, sa primauté originelle sur l’île. Pour Dinuka, cette histoire heurtée, la spiritualité bouddhiste et sa pratique de la musique kandiane, a sans doute créé le fait que c’est au jour le jour qu’il construit.
En contrepoint, Maylis, elle, questionne son athéisme, sachant qu’elle a grandi ici, dans un monde chrétien dont elle connaît bien l’histoire et les valeurs. D’autant que ses études dans le cinéma et sa pratique de la création, lui ont appris à intellectualiser ses réflexions, à objectiver ses modus operandi et que tout cela se construit sur du temps long. Si bien que, comme elle l’explique : "Ce sont ces décalages dans nos fonctionnements qu’on tente de décortiquer ensemble au chalet Mauriac, pour écrire les bases de notre documentaire."
Le pitch de Sri landaise se présente ainsi : "J’ai deux mères, un père, trois sœurs et un frère. Nous habitons de part et d’autre du globe et nous sommes liés par l’événement de mon adoption en France. En revenant sur la terre de ma naissance, grâce au cinéma, j’ai tenté d’inventer notre famille."
En revanche, il est encore un peu tôt pour écrire le pitch de Sri Lankan Nights. Ce que l’on peut dire toutefois, c’est que tout sera filmé au Sri Lanka, qu’on y verra, entre autres, la pratique de danse et musique Kandianes de la communauté avec laquelle se produit Dinuka et, entremêlé au quotidien, la construction patiente et attentive de leur histoire, dont Maylis souhaite qu’elle échappe - mais cela sera-t-il possible ? - à une monstration intime puisque l’idée est d’en valoriser les harmonies et les variations à additionner, afin que leur lien continue de s’épanouir en s’équilibrant.
Nées à Kandi, au centre du pays, les danses kandianes existent depuis le XVe siècle. La ville a toujours eu une fonction religieuse et accueille encore aujourd’hui un important centre de pèlerinage des bouddhistes theravada. Ces danses sont issues d’une complexe cosmogonie rattachée à l’histoire de l’île et offrent des rituels de purification qui doivent apporter la paix et l’abondance dans les foyers, attirer les bénédictions des divinités afin que tout mal soit écarté.
Il est alors troublant d’entendre Maylis raconter ceci : "En 2013, en dansant lors d’une soirée, j’ai senti, physiquement, que je n’étais pas née en France. Ça a été si fort que ça m’a donné le désir d’aller au Sri-Lanka où je n’avais jamais envisagé d’aller. J’ai eu d’un seul coup envie de voir cette terre, de savoir ce que ça faisait de marcher sur la terre où on est né."
De ce temps de résidence au chalet Mauriac, Maylis Dartigue explique pourquoi elle en avait tant besoin :
"Pour écrire ce film, il nous fallait un endroit neutre, professionnel et hors de nos vies à l’un ou à l’autre, où l’on pourrait mettre à profit un temps de travail en commun. Au Sri Lanka, Dinuka est professeur de musique et de danse et il se produit régulièrement sur de nombreux événements qui, selon l’importance des rituels, peuvent durer plusieurs jours non-stop. Il lui est donc impossible de travailler supplémentairement sur autre chose, et cela a également pour fonction d’assurer ses revenus.
Aussi, afin que Dinuka puisse rester financièrement quelques mois en France, et grâce aux conseils de la directrice de l’alliance française de Colombo, nous avons créé une association pour élaborer un programme de découverte et d’initiation aux danses et musiques kandianes qu’en tant qu’ambassadeur de sa culture, Dinuka peut présenter ici en France. Depuis, plusieurs associations “d’adoptés du Sri-Lanka”, en Belgique et au Pays-Bas, à la recherche de leur culture et de leur identité, souhaitent nous recevoir."
Formée depuis 2010 aux processus de création cinématographique, tant à l’université, qu’à la Fémis, qu’aux ateliers Varan à Paris, Maylis a travaillé à ce que chacun détermine sa place et son rôle dans le projet qu’ils co-construisent. Elle confie toutefois "que l’envie qui persiste est celle de parler d’amour ; ça peut sembler mièvre mais a priori seul l’amour peut enjamber de telles frontières. […] Il est supérieur à toutes les constructions qu’on érige et qu’on nous impose. Et c’est un incroyable et indispensable moteur de création."
---
Maylis Dartigue, Sri Landaise, Sister Productions, 52’74 mn, 2022.
(Photo : Centre international de poésie Marseille)