Arno Frank : retrouver la joie d’écrire
L’auteur allemand, Arno Frank, a séjourné un mois en résidence d’écriture en Nouvelle-Aquitaine, dans le cadre du dispositif de résidence croisée Land Hesse/Nouvelle-Aquitaine porté par ALCA et le Hessischer LiteraturRAT (Conseil de littérature hessois). Je l’ai rencontré à la Villa Valmont, sur les hauteurs du parc de l’Ermitage, dans la seconde partie de sa résidence, après ses deux premières semaines passées au Chalet Mauriac.
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Pouvez-vous nous parler de l’univers dans lequel vous avez grandi, et du lien que vous avez eu, assez tôt, avec la France ?
Arno Frank : C’est une histoire un peu particulière. J’ai grandi en Rhénanie-Palatinat, entouré de forêts, dans une famille assez modeste de trois enfants. Mon père vendait des voitures, et nous disait toujours : "Un jour, je serais riche et on ira vivre sur la Côte d’Azur".
À mes 13 ans, il arrive un soir et nous annonce : "Ça y est on est riche, j’ai gagné une grosse somme d’argent". On part alors très vite s'installer en France, à Golfe-Juan, près de Cannes, dans une grande villa, et j’y intègre une école internationale. J’apprends le français à ce moment-là. On vit cette vie-là pendant un an. Mais je sens que quelque chose cloche. Et effectivement, mon père fini par nous avouer que tout cet argent avait été volé, et il ne restait déjà plus grand chose. Voyant l’étau se resserrer, il décide de s'enfuir avec nous en voiture jusqu’à Lisbonne. On vit cette vie de clandestinité pendant deux ans, puis finalement on retourne en Allemagne, avec une injonction forte au silence sur cette histoire qui nous a tous beaucoup affectés. Mon père a fini par être arrêté et aller en prison.
Comment cette histoire a imprimé la suite de votre parcours, et la place que l’écriture y a pris ?
Arno Frank : Après le bac, j’ai eu besoin de couper avec cet environnement familial et de trouver une voie à l’opposé du matérialisme cynique de mon père qui me disait toujours : "Il faut que tu gagnes beaucoup d’argent". Je voulais prendre une voie avec du sens, pour aller en contrepied de ce qui m’avait été transmis : sûrement qu’on a besoin d’obstacles pour écrire.
J’ai alors commencé des études de philosophie. Les autres étudiants venaient de familles aisées, et moi je n’avais pas le background, l’habitus qu’évoque Bourdieu. Très rapidement je me suis dit : "Je ne serais jamais un philosophe, je ne viens pas d’un milieu qui prépare à ça".
Mais j’avais une tenace envie d'écrire, et le sentiment de ne savoir que faire ça. J’ai donc fini par m’inscrire dans une école de journalisme.
Je travaillais le soir pour financer mes études – dans une station-service, puis dans la surveillance nocturne de sites –, et je suis devenu journaliste. D’abord dans la presse musicale, puis dans la presse généraliste. J’écris beaucoup sur l’actualité culturelle. J’aime ce métier. J’ai toujours eu envie de mettre de la beauté dans mes articles, toujours travaillé mon style.
En 2017, vous publiez votre premier roman en parallèle de votre pratique de journaliste. Comment, l’écriture romanesque a éclot dans votre vie ?
Arno Frank : J’ai commencé à écrire très jeune, en regardant Star Wars. Après les films, j’avais besoin de prolonger ce que je venais de voir à l’écran, prolonger la magie, que ça ne s'arrête pas. Alors j’écrivais pour continuer le récit. L'écriture était mon espace de liberté, de divertissement et de refuge.
Adulte, j’ai tenté d'écrire l’histoire de la fuite familiale orchestrée par mon père après ses escroqueries. Mais c’était trop douloureux et je ne parvenais pas à trouver le ton juste.
En 2017, un ami journaliste qui bouclait un dossier sur le thème de l’aventure m’a proposé d’y écrire un article. J’avais une liberté totale sur le sujet, mais je devais rendre le texte au plus vite. La contrainte de temps m’a donné des ailes. J’ai écrit, très vite, cette histoire que je peinais jusque-là à raconter. J’ai trouvé à ce moment-là le ton juste.
Comment avez-vous senti que c’était le ton juste cette fois-ci ?
Arno Frank : Parce que je n’avais plus envie de m’arrêter. À ce moment-là, cette histoire a cessé d’être un trauma : elle est devenue un thema1.
Mon récit a suscité beaucoup d’intérêt, et j’ai été contacté par une agent littéraire pour en faire un roman. J’avais très peur de ne pas y arriver. Je pouvais parfois écrire 90 pages en une nuit, mon agent en coupait plus de la moitié et me disais : "Continue avec ce qu’il reste". C’est comme ça qu’est né mon premier roman, So, und jetzt kommst du.
Le livre a été un succès. Il s'est inscrit en Allemagne dans une réflexion sur la question de la classe sociale, car il donnait à voir une partie du réel des classes populaires. Mais c’est devenu un piège : les gens voulaient que j’écrive un deuxième livre dans la même veine, que je continue à raconter ce que c’est d’être pauvre. Je ne veux pas avoir un mandat là-dessus. Sinon, ce serait comme si j’étais toujours le petit garçon qui a vécu cette histoire-là. Or je ne suis plus cet enfant. Je veux me réinventer. Pour moi, c’est la force de la littérature : je veux me libérer avec elle.
Alors, pour le second livre, j’ai voulu faire exactement le contraire du précédent. Après le récit de la cavale familiale de plusieurs années en Europe, j’ai décidé, dans Seemann vom Siebener, de raconter une journée, dans un lieu unique (une piscine municipale en plein air), avec des personnages de milieux sociaux que je ne connais pas du tout. Tout ce qui m’intéressait avec ce roman-là, c’était la possibilité d’expérimenter : trouver des personnages et explorer l'écriture comme une forme de jardinage où, progressivement, on élague certains personnages et on en développe d’autres, comme on le ferait avec des plantes.
Votre troisième roman, Ginsterburg, sorti cette année, traite quant à lui de l’arrivée au pouvoir des nazis. Qu’est-ce qui vous a amené à vous attaquer à ce moment-là à la grande histoire ?
Arno Frank : J’ai besoin d’aller dans une direction complètement différente avec chaque roman. Donc, là j’ai voulu toucher aux grands et lourds aspects de l’identité allemande : le fascisme, l’autoritarisme. Essayer de comprendre comment cette histoire-là a été possible. Il y a un travail mémoriel sur cette période, mais aussi des silences importants au sein des familles. C’est comme une douleur fantôme, un deuil impossible. Tout le monde y a été infecté. C’est ce que je voulais donner à voir dans ce roman. Il raconte les dynamiques qui se mettent en place, de 1935 à 1945, entre les habitants d’une petite ville allemande : ceux qui tirent profit de la situation, ceux qui souffrent, et ceux qui se taisent ; l’abîme qui se creuse sous la surface de la vie quotidienne, l’impact sur les liens.
Le texte touche car il résonne avec l’actualité où le fascisme revient fortement en Allemagne. On dit que parfois l’œuvre est plus grande que l’artiste : je crois que c’est le cas pour ce roman-là.
Avec des dispositifs narratifs si différents d’un livre à l’autre, comment fabriquez-vous vos romans ?
Arno Frank : J’écris chaque jour sans faute, ça peut seulement marcher comme ça je crois. Pour Ginsterburg, je me suis donné comme contrainte d'écrire au moins 1000 mots par jour. Mais comme je continue en parallèle mon travail de journaliste qui est très prenant, j’écrivais donc le roman dans les trains, les aéroports, sur les sièges passagers, à des heures indues. Cela a fonctionné car ce roman devait absolument être écrit. Mais le prix à payer a été trop lourd pour ma santé physique et psychique, et pour ma vie familiale. Ma fille m’a dit que j’étais devenu comme un fantôme à la maison. Après ça, j’ai eu besoin d’une phase de convalescence, ce n’était plus possible de continuer comme ça.
L'urgence semble avoir été un matériau important dans l’écriture de vos romans. Comment cela déplace votre écriture d’être en résidence
Arno Frank : J’avais besoin de ça pour envisager sérieusement de continuer à écrire des romans.
Les premiers jours au Chalet Mauriac, j’avais le sentiment d’être en panne, ne plus trop savoir comment avancer. Et puis finalement j'en ai profité pour penser et réévaluer ce que je veux faire avec l’écriture. Ce temps dédié me permet d’écrire et, tout en écrivant, me demander si je suis dans la direction dans laquelle j’ai vraiment envie d’aller.
Quelle est l’impulsion, de Leichtes Gepäck (Bagage léger), le projet sur lequel vous travaillez en résidence ici ?
Arno Frank : L’histoire prend pour cadre le microcosme d’Allemands expatriés dans une station balnéaire en Espagne, leur entre-soi. S’y observe la fracture entre les émigrés riches – très esseulés et privés d’élan vital – et la diaspora allemande des services – nettoyeurs de piscines, assistantes médicales, etc. – qui se battent par tous les moyens pour avoir leur place au soleil. Ca s’inspire de l’expérience de ma sœur qui a vécu vingt ans en Espagne, en y faisant différents petits boulots. Je suis allé la voir quelques fois là-bas. Certains personnages sont inspirés du réel.
Souvent mes romans plaisent parce que j’ai une langue assez recherchée. Pour ce texte, j’ai vraiment envie de trouver une nouvelle langue : plus simple, plus directe.
Avec mon précédent livre qui touchait à la grande histoire, j’ai eu l’impression d’écrire quelque chose de l’ordre de la symphonie. Donc pour le quatrième roman, j’avais envie d’écrire un livre un peu "Pop", facile à lire, avec une intrigue mouvementée, des crimes et de la drogue… Je veux savoir si je peux faire quelque chose de léger. Et aussi mettre à distance la lourdeur du précédent livre. J’ai besoin de travailler sur un livre qui me permette de retrouver la joie d’écrire.
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1. En allemand : un sujet, un thème.
(Photo : Quitterie de Fommervault)