Antonia Bañados, nuances émotionnelles
Lauréate de la deuxième résidence croisée Occitanie/Nouvelle-Aquitaine, Antonia Bañados a été accueillie à la Maison des écritures de Lombez (Gers), en novembre 2025, pour travailler sur un projet de bande dessinée qui relie deux moments de la vie d’une jeune femme chilienne.
Il s’agit plus exactement de suivre un parcours d’avortement au-delà de l’avortement lui-même. En l’occurrence, celui d’Olivia, le personnage principal du récit, se déroule dans un pays où cette pratique est illégale. Les femmes passent alors par des organisations internationales qui leur envoient les pilules nécessaires par la poste. L’héroïne s’adresse à deux organisations car la poste ne marche pas non plus très bien au Chili. De plus, cela se passe durant la période Covid, ce moment mondial si particulier de notre histoire récente.
Une année plus tard, arrivée en Europe, elle rencontre un homme qui bouscule ses certitudes et fait ressurgir les souvenirs de ce choix passé, peu accompagné par son partenaire de l’époque. Olivia remet alors sur la table sa volonté de ne pas avoir d’enfant. Elle avait préféré ne plus y penser mais il va être nécessaire de disséquer cette décision pour vraiment la digérer et aller de l’avant.
Le livre alternera, sur environ 200 pages, les chapitres concernant ces deux différentes périodes de la vie d’Olivia.
Ce type de dialogue entre deux époques plus ou moins proches est déjà présent dans les deux précédents livres d’Antonia Bañados. Anatomie d’un cœur (paru en 2024 aux éditions Sarbacane) tisse plusieurs moments de la vie de sa grand-mère qui, malgré une très belle carrière de chirurgienne, a porté en elle un profond chagrin d’amour. Et L’Envol du pélican (à paraître en 2026) décortique l’influence sur le présent d’un traumatisme passé.
On ne montre pas l’avortement d’une femme en couple et en âge d’avoir des enfants.
Quant à l’avortement, Antonia a commencé à lire, à discuter, à travailler dessus car il s’agit encore d’un sujet tabou. On évoque rarement les expériences concrètes, vécues par les femmes. En ayant peur de donner l’impression qu’il s’agit d’un traumatisme, donc d’aller dans le sens des anti-choix, on évite de donner la parole aux femmes concernées, ce qui peut compliquer leur propre représentation d’une décision qu’elles ne regrettent pourtant pas. Par exemple, souligne Antonia, dans les films de fiction, l’avortement est toujours celui de personnes très jeunes, ou très pauvres, ou abandonnées ou violées. Elles ont de solides "excuses". On ne montre pas l’avortement d’une femme en couple et en âge d’avoir des enfants.
La résidence d’Antonia à la Maison des écritures de Lombez lui aura apporté le "calme chaleureux" dont elle avait besoin, juste au bon moment du projet, celui de l’écriture du scénario. Elle venait de terminer une collaboration et la solitude de ces semaines à Lombez est tombée à pic pour s’atteler à ce sujet sensible, même s’il ne s’agit pas de son histoire personnelle (l’avortement est toujours illégal au Chili où Antonia retourne de temps en temps voir ses parents). Elle a pu étaler toutes ses notes pour établir la structure du récit et finaliser le scénario qui va lui servir de base. Quelques dialogues changeront certainement ici et là, les choses ne sont pas complètement figées, mais elle a envoyé ce scénario à son éditrice à la fin de son séjour.
De Lombez, Antonia a aussi pu se rendre à une soirée de la Cave Poésie (Toulouse) pour assister à une lecture théâtrale, par la compagnie albigeoise La Portée, du livre L’Événement d’Annie Ernaux (prix Nobel 2022), témoignage touchant d’une étudiante souhaitant avorter, fermement convaincue que la vie l’appelle ailleurs, mais livrée à elle-même, douze ans avant la loi Veil.
À Toulouse, Antonia a aussi été invitée à enregistrer un épisode du podcast "Merci Simone" qui donne la parole aux femmes sur cette même thématique.
Quatre pilules
Artiste au parcours international, Antonia Bañados avait déjà dû s’adapter à l’Ecosse où elle a passé deux ans pour son master en arts, mais son arrivée à Angoulême a été pour elle une sorte de "centre de réhabilitation", une ville qu’elle a trouvée "calme, jolie et moins polluée". Car à Santiago, il y avait non seulement plus de pollution mais aussi des manifestations et des gaz pour les disperser. Elle y vivait à une période agitée, avec des mois de couvre-feu. Puis, la volonté populaire de changer la constitution (restée la même depuis la dictature de Pinochet et qui, notamment, ne permet pas de rendre l’avortement légal) s’était soldée par un échec.
Alors, lorsqu’Antonia rencontre, en Espagne, des personnes qui travaillent dans l’animation à Angoulême, et qui sont nettement plus sympathiques que le milieu de l’art contemporain qu’elle est en train de découvrir, elle est prise d’une farouche envie de changer de "club". Lorsqu’elle arrive en 2022, à la Maison des auteurs d’Angoulême, elle parle très peu français mais il y a d’autres artistes anglophones et hispanophones. Elle peut donc apprendre la langue sans se sentir trop isolée. Trois ans plus tard, on jurerait qu’elle a toujours été francophone.
Quatre pilules sera son quatrième roman graphique. Elle a d’abord publié au Chili, le récit d’une étudiante qui crée une installation artistique comportant un aquarium habité par un axolotl (un amphibien mexicain rare et délicat) avec lequel elle établit une a relation qui modifie sa compréhension du monde.
Puis, Antonia s’est intéressée au brillant parcours de sa grand-mère, une des très rares étudiantes chiliennes en médecine dans les années 50 (où leur nombre était limité par de sévères quotas). Son histoire personnelle résonne avec celle, violente, du Chili, émaillée de disparitions et de tortures.
Enfin, Antonia vient de finir de dessiner L’Envol du pélican, basé sur l’expérience personnelle d’un des scénaristes, qui a été victime d’abus sexuels dans sa famille, à Lima (Pérou), à l’âge de dix ans. Ce projet a été proposé à Antonia avant que le scénario soit terminé, elle a donc pu discuter avec Rudy Ortiz et Sophie Révil dès le début du processus et imaginer des scènes qui correspondaient à son langage visuel, par exemple les passages oniriques.
Ce mode de fonctionnement souple convient à Antonia qui fait généralement évoluer sa première approche d’un sujet au cours de son processus de création, que ce soit pour aborder l’étrangeté du rapport entre un être humain et un animal (au début, elle n’avait pas prévu d’y mettre de l’autobiographie), l’apprentissage médical du corps en tant qu’objet par une personne qui reste un être sensible (au début, elle n’avait pas prévu d’y mettre une histoire d’amour contrarié et de dictature militaire). Pour Quatre pilules, "au début " Antonia ne pensait raconter que l’avortement mais c’était incomplet, il manquait les doutes qui ont suivi et les échos. "La fin n’était pas la fin." Et puis, c’était un peu trop lourd, la suite de l’histoire étant plus amusante.
Recherches graphiques
La motivation initiale d’Antonia Bañados est d’explorer la complexité émotionnelle de certaines expériences, les contradictions internes, les différentes nuances, mais le féministe surgit de manière inévitable lorsqu’on aborde l’histoire d’une femme dans un contexte où elle est confrontée au sexisme institutionnel et social. Dans le cas d’Anatomie d’un cœur, parce qu’elle a fait des études à une époque où c’était extrêmement difficile pour les femmes, et dans le cas de Quatre pilules, parce que décider d’avorter dans un pays où c’est illégal revient à lutter directement contre le fardeau social qui pèse sur toutes les femmes.
Il reste maintenant à dessiner le livre, en se concentrant sur la représentation des émotions d’une manière poétique. Olivia, le personnage principal, est une artiste contemporaine qui réalise des sculptures liées à la transformation du paysage. Certains passages du livre refléteront donc la sensibilité de l’œuvre dans l’œuvre, contrastant avec la forte présence urbaine, symbole de la société qui empêche le libre choix.
Antonia est donc en pleine recherche graphique. Elle a envie de faire évoluer sa technique pour obtenir un trait plus rapide, moins contrôlé, en allégeant les étapes (du crayonné, de la table lumineuse, du cerné, puis de l’aquarelle qu’elle ne garderait que pour certains éléments du dessin). Mais on y retrouvera son ton, ses alternances de gros plans (visages, parties du corps, objets), ses magnifiques doubles pages, des rêves, et l’expression graphique des sensations du corps (tremblements, maux de ventre, désarroi...) Et comme Antonia maîtrise plusieurs techniques, elle ne devrait, contrairement à Olivia, n’avoir que l’embarras du choix.
Anne Baraou est scénariste depuis presque 30 ans, principalement de bande dessinée. Elle a publié une trentaine d'ouvrages et signé quelques épisodes de dessins animés grand public. Elle s'est passionnée très jeune pour l’écriture, les dialogues et les structures narratives. Elle met en rapport des mots et des images sous diverses formes, dont une bande dessinée en trois cubes non ordonnés qui lui a valu d’entrer à l’OuBaPo (Ouvroir de bande dessinée potentielle, sur le modèle de lʼOuLiPo), des strips numériques façon machine à sous, un jeu de domino en bande dessiné, des épisodes de dessins animés ou des textes illustrés, parfois pour enfants. Elle allonge régulièrement la liste de ses collaborations, appréciant particulièrement le travail en duo. Elle est surtout connue pour ses dialogues d’humour de vie quotidienne.