Elena Del Vento, le son graphique
Lauréate de la deuxième résidence croisée Occitanie/Nouvelle-Aquitaine, Elena Del Vento a été accueillie au Chalet Mauriac au mois de novembre 2025, pour travailler sur un projet d’album jeunesse qui s’attache à interpréter le processus de la naissance, plus précisément le passage décisif de l’accouchement, d’un double point de vue, celui de la mère et celui du bébé, en symbiose, jusqu’à ce que seul crie le nouveau-né.
Cela faisait trois années qu’elle y réfléchissait mais cette résidence lui aura permis de trouver les bons choix graphiques et le bon découpage rythmique du livre.
Elena Del Vento compose avec la plus grande minutie des images abstraites, mêlées à des onomatopées que ces choix graphiques rendent, étonnement, particulièrement sonores. Elena parvient ainsi à transfigurer un événement commun. Elle en transcrit la force, les mouvements et les sons qui l’accompagnent.
Tout autant artiste que designer, elle porte ses livres au-delà de leur simple élaboration, les accompagnant d’installations immersives et de performances interactives pour les tout-petits et leurs parents. Elle y interprète chaque page de tout son corps, transmets les gestes créatifs et incarne pleinement les sons qu’elle a extraits de ses thématiques.
Grâce à plusieurs années de pratiques corporelles, telles que la danse contemporaine, l’antigymnastique, la sophrologie et l’apprentissage du jeu de clown, Elena Del Vento parvient à faire sortir ses livres, pourtant abstraits, des étagères de librairies ou des institutions culturelles, elle va à la rencontre des petits dans une démarche proche de l’éducation populaire qui fait confiance au public et, dans son cas, aux très jeunes enfants.
L’orage lui a servi de support pendant plusieurs années. Une idée partie de l’observation de ce phénomène récurrent qu’elle et sa famille, installées en Ariège, voient arriver de loin tout l’été. Elle a commencé par observer son jeune fils. Il était fasciné par l’orage qui approchait, grondait, tonnait, se déversait puis se calmait. Ensemble, ils en écoutaient les bruits. Elena en a tiré un album jeunesse, ainsi que des interprétations participatives pour accompagner ce livre et faire ressentir pleinement l’orage, le partager avec le plus grand nombre (ce qui a même permis à certains de ne plus en avoir peur). Dans cet album fait de disques granuleux, de pochoirs en cercles, de croissants, de superpositions et de nuées de coups de pinceau, on est porté comme par une partition de musique, du silence à l’arc-en-ciel en passant par les gouttes de pluie, le tonnerre, le vent, le déluge et les éclairs. L’ensemble donne une sensation aérée, légère, cohérente avec l’univers céleste de l’orage.
"Le corps sait" dit Elena.
Après avoir fait le tour de l’orage, Elena Del Vento n’a pas eu de mal à trouver son second sujet. Forte de deux accouchements à la maison, avant même que la sage-femme qui l’accompagnait ait le temps d’arriver, elle a tiré de cette "puissance de la vie qui dépasse toute pensée" une nouvelle thématique, encore plus corporelle. Mais aussi engagée. Sa démarche s’inscrit dans les mouvements en faveur d’une approche plus physiologique de l’accouchement, pour un retour à une expérience basée sur la confiance en son propre corps (et en celui du bébé) et sur l’écoute de son intuition profonde, de sa force intérieure et de son intelligence corporelle, une reprise par la mère du rôle principal dans l’acte d’accoucher. "Le corps sait" dit Elena.
Là encore, le son et le mouvement ont été transposés sur papier par Elena, via le choix des bonnes syllabes et l’agencement minutieux de chaque lettre parmi les effets graphiques. Le BOUM de l’orage a fait place au POUM POUM des battement du cœur, avec la même précision et la même intensité. Soudain, les sons se voient et se vivent pleinement. Les images denses, réalisées avec de la peinture en bombe, de l’encre, de l’aquarelle et des pastels secs, expriment à merveille, sans le représenter, l’intérieur du corps et sa douceur aqueuse. Le jeu graphique suit le travail, en sphères et en traînées, donnant corps aux contractions, avant d’illuminer la page de l’éclat de la venue au monde.
Les livres d’Elena sont d’une grande élégance, tout en restant tout à fait accessibles. Ses sujets sont connus de tous mais jamais anodins, l’orage fascine, la naissance aussi. Et l’abstraction laisse la place au lecteur puisque tout n’est pas expliqué, montré, prémâché.
Une expérience complète
Un dispositif d’installation est également prévu pour accompagner ce nouvel album, ainsi qu’une proposition de performance participative à destination des tout-petits et de leurs familles.
Rencontrer Elena et accepter qu’elle vous lise un de ses livres, que ce soit L’Orage ou La Naissance, c’est vivre une expérience complète. Il faut la voir tourner les pages, debout, se balançant au grès des sons qu’elle interprète à voix haute, tintée d’un très léger accent italien, avec un enthousiasme contagieux. Il faut la laisser parler à l’enfant qui est encore en nous, enfouis mais vital, comme un noyau dans notre corps, et pas forcément dans notre cerveau. Son récit joue des pulsations cardiaques comme d’un instrument organique, les mêlant jusqu’au cri final du bébé qui naît.
La présence à soi-même lui importe et elle sait communiquer cette envie d’être pleinement conscient, engagé dans l’instant présent, en harmonie avec ses émotions et son corps. Elena fait référence à la pureté et à la justesse du tout petit enfant qui est présent au monde, vibrant du regard. Retrouver cette sensation quelques instants, par exemple au cœur d’une des performances interactives d’Elena, permet aussi d’aller vers les autres par des connexions plus fondamentales. "Grâce à la justesse des corps en harmonie, intègres, cohérents, la vraie rencontre peut se faire."
Mais revenons au Chalet Mauriac où la résidence d’Elena lui a permis une concentration totale mais aussi des échanges cruciaux avec les cinéastes présents au même moment. Pour la première fois depuis qu’elle est maman, elle a pu s’absenter quelques semaines de la vie familiale et focaliser sur ses idées. "Je me suis aussi racheté des crèmes de beauté et j’ai remis du vernis à ongles !" Pratiquant la marche athlétique sur les pistes entourées de pins, accompagnée par le rythme régulier de la forêt landaise, elle a parlé toute seule et chanté sans avoir peur d’être entendue, dans une fusion avec l’environnement. Après deux semaines à se replonger dans le projet et faire de petites maquettes pour trouver le rythme global, elle s’est levée un matin de très bonne heure en se disant : "Aujourd’hui, je dois choisir le bon rendu" et, à la fin de cette longue journée décisive, tout devenait clair. "Par la concentration que permet ce lieu singulier, l’espace mental se libère."
Deux jours plus tard, ayant réduit le nombre de pages, elle tenait la narration resserrée qui convenait à son propos, le livre était là et cette version finale, la cinquième, vient d’être validée par la maison d’édition MeMo, intéressée par le projet.
Dans le processus de création d’Elena, tout commence par l’énergie qu’elle ressent, avant de poser des mots ou des images. Elle construit un livre comme une expérience sensorielle et vibratoire, en faisant attention au rythme et aux variations d’intensité. C’est peut-être ça qui fait l’harmonie à laquelle elle parvient, à même de procurer du plaisir aussi à l’adulte, un plaisir de contemplation et d’émerveillement (qui nous est permis tout au long de la vie, ne l’oublions pas).
Maintenant, il ne lui reste plus qu’à finaliser les fichiers numériques pour l’impression en tons directs, c’est à dire avec des couleurs spécifiques, plusieurs encres choisies, parfois superposées (au lieu des couleurs reconstituées par les trames classiques de la quadrichromie qui ne parviennent ni à la même intensité ni à la même finesse). Ce procédé oblige aussi à simplifier sa palette, à aller à l’essentiel.
Mais pour l’heure, Elena referme cette parenthèse de création intense et enchantée au Chalet Mauriac et s’en va retrouver l’intensité et l’enchantement de ses propres enfants.
Anne Baraou est scénariste depuis presque 30 ans, principalement de bande dessinée. Elle a publié une trentaine d'ouvrages et signé quelques épisodes de dessins animés grand public. Elle s'est passionnée très jeune pour l’écriture, les dialogues et les structures narratives. Elle met en rapport des mots et des images sous diverses formes, dont une bande dessinée en trois cubes non ordonnés qui lui a valu d’entrer à l’OuBaPo (Ouvroir de bande dessinée potentielle, sur le modèle de lʼOuLiPo), des strips numériques façon machine à sous, un jeu de domino en bande dessiné, des épisodes de dessins animés ou des textes illustrés, parfois pour enfants. Elle allonge régulièrement la liste de ses collaborations, appréciant particulièrement le travail en duo. Elle est surtout connue pour ses dialogues d’humour de vie quotidienne.