Stéphane Nicolet : l'humour, à la vie, à la mort
L’auteur et illustrateur Stéphane Nicolet, lauréat jeunesse au Chalet Mauriac en 2025, a posé ses valises à deux reprises à Saint Symphorien, du 14 avril au 12 mai puis du 1er au 29 septembre. Deux mois pour laisser libre court à son imagination luxuriante et se consacrer cette fois à l’écriture davantage qu’à l’illustration. De texte en texte, les motifs se dessinent : l’humour le dispute à la tendresse et à toute une gamme subtile d’émotions, abordant alors des thèmes plus graves qu’il n’y paraît au premier abord.
Rencontrer Stéphane Nicolet c’est percevoir, tout autant que dans la courte biographie qu’il expose sur son blog cet humour un peu potache dont le reflet s’exprime dans ses yeux aussi malicieux qu’attentifs. Chaleureux, enthousiaste et loquace, il dégage l’énergie communicative qui infuse dans ses textes. Entretien dans la chaleur de septembre, sur la place du marché de Saint Symphorien…
Votre résidence au Chalet s’inscrit dans une démarche d’auteur et non d’illustrateur. Vous avez mis de nombreuses années à passer au texte et à l’assumer…
Stéphane Nicolet : Je ne sais toujours pas si je l’assume ! Mais un peu plus quand même… C’est une longue histoire. Disons pour faire court que j’étais un élève sans problèmes, plutôt bon dans l’exercice que l’on me demandait, jusqu’à l’obtention d’un DESS puis, suite logique, je suis devenu cadre dans l’agro-industrie. C’est sans aucun doute la naissance de mes enfants qui m’a amené à prendre un virage pour aller vers une autre vie avec un coup de pouce, qui peut-être a tenu d’un heureux hasard, puisqu’un de mes amis, Jean-Luc Lucciani, m’a proposé d’illustrer un de ses textes. Mais j’avais déjà un long passé de dessinateur derrière mois puisque j’ai passé ma scolarité à dessiner sur mes cahiers !
Comment perce-t-on dans ce métier en tant qu’autodidacte ?
Stéphane Nicolet : Est-ce que j’ai fait mon trou ? Oui, au bout de presque vingt ans, je crois. J’ai le bonheur de vivre de mon métier aujourd’hui et même d’en vivre depuis une dizaine d’années. Et d’être beaucoup plus heureux que dans mon ancien travail. Évidemment, les premières années ont été difficiles, c’est une histoire de chance, de rencontres, de portes qui s’ouvrent. Travailler pour un grand groupe industriel me rapportait certes plus d’argent, mais n’étant pas très versé dans la consommation à outrance je peux dire que je vis bien aujourd’hui. Je n’ai pas fait le parcours classique en passant par l’école d’illustration, les beaux-arts ou je ne sais quoi mais j’ai le sentiment de ne pas cesser d’apprendre et j’aime expérimenter, tenter, faire en sorte que mes dessins ne se ressemblent pas d’un livre à l’autre, pour surprendre le lecteur ou en tout cas ne pas le lasser et pour ne pas me lasser moi-même surtout.
Revenons à votre assez récent passage à l’écriture. Vous disiez dans une interview à la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse en 2022 que vous n’aviez pas d’urgence ni de nécessité à dire quelque chose. Et depuis ce sont enchaînés Nounouilles attaque (chez Little Urban), et les deux volumes de Ma tribu pieds-nus comme auteur.
Stéphane Nicolet : Je ne pense pas pour autant être dans l’urgence de dire quelque chose. C’était un peu un défi personnel : arriver à écrire un roman autant qu’une envie de prendre en charge la totalité d’un récit et d’un univers. Une autre forme d’exploration.
Vous vivez en Dordogne depuis une quinzaine d’années, à la campagne. De quoi puiser l’inspiration pour Ma tribu pieds nus (Casterman)?
Stéphane Nicolet : Oui, certainement. Je me suis amusé à placer des personnages habitués à la ville contraints de s’installer dans un milieu qui leur n’est pas familier et de voir comment ils allaient s’intégrer, découvrir, apprendre de leur nouvel environnement. C’est une façon de les mettre un peu en difficulté parfois, ce qui est bien sûr une source de gags et aussi de voir comment les rapports changent dans la famille, s’équilibrent autrement.
Il y a beaucoup de fantaisie, mais aussi de tendresse dans ces deux romans. C’est le style Nicolet ?
Stéphane Nicolet : Si j’ai du style, c’est presque malgré moi ! J’aime faire rire mes lecteurs, oui, le côté potache me ressemble assez. Je peux difficilement dissimuler que j’aime construire des situations loufoques et un poil déjantées.
Votre écriture est riche de clins d’œil avec vos lecteurs, d’apartés, de notes de bas de page hilarantes, de digressions et vous utilisez un lexique extrêmement varié dans ses registres.
Stéphane Nicolet : Alors oui, si j’ai du style en tant qu’auteur, il est plutôt là, même si je ne veux pas que ce soit systématique. J’essaie de faire en sorte que le récit soit dynamique, avec des situations marrantes et surprenantes et j’aime beaucoup ces petits à-côtés dans les notes de bas de page. C’est un peu ironique vis-à-vis des notes un peu barbantes parfois dans les petits classiques. Là je les pense comme un élément qui n’explique rien, au contraire, qui vient presque perturber la concentration du lecteur, faire une mini-pause, qui rajoute -j’espère- une couche d’humour mais qui parfois peut inviter le lecteur à aller apprendre quelque chose, même si ce quelque chose n’a rien à voir avec l’histoire qu’il est en train de lire. Quant au lexique, ça relève un peu du même procédé. J’ai envie que mon lecteur soit confortablement installé dans quelque chose de plutôt abordable et de lui glisser un mot rare, inusité, qu’il a peu de chances d’avoir déjà rencontré. Une sorte de petit bonus qui révèle mon propre goût pour les mots un peu excentriques sans doute.
Comme "l’incisure sternale jugulaire" par exemple ?
Stéphane Nicolet : Par exemple ! Et comme je dis aussi après "Gougueule, c’est rien qu’un médecin légiste" mais il peut être aussi parfois ton ami, comme le dictionnaire. C’est joli cette expression pour décrire ce petit endroit du corps humain sur lequel personne ne sait mettre de nom…
Vous êtes venu en résidence au Chalet avec un, peut-être même deux projets pour adolescents, un public pour lequel vous n’avez pas encore écrit.
Stéphane Nicolet : Oui, il y a deux projets que j’ai envie de voir arriver au bout même si je n’ai signé à ce jour chez aucun éditeur. Le premier est Popcorn crématorium un roman pour ados que j’espère hilarant et l’autre pourrait être autour d’un sujet qui me tient à cœur depuis très longtemps autour des gens du voyage.
Peut-on voir une continuité avec vos précédents romans dans Popcorn crématorium ?
Stéphane Nicolet : En quelque sorte. Dans ce roman, une jeune fille un peu disons « atypique », qui n’a pas la langue dans la poche, et fait des études de couture en bac pro, se retrouve sans stage pratique car vivant dans un trou paumé, sans entreprise pour l’accueillir dans sa spécialité. Elle est d’une famille modeste, pas question donc de lui payer un appartement en ville où elle aurait plus d’opportunité. Heureusement, sa prof lui trouve un stage au …crématorium, à charge pour elle de faire les retouches nécessaires sur les vêtements des défunts. Donc oui, il y a des thèmes communs avec Ma tribu pieds nus comme la ruralité et la famille mais aussi le secret de famille, lié à la mort (chut, spoiler alerte !) et dans les deux cas une famille en partie méditerranéenne (grecque dans Ma tribu pieds nus, italienne dans Popcorn crématorium). J’aime bien rendre les accents ; la façon de parler, de s’exprimer, campe un personnage, permet aussi de bien l’identifier dans le récit tout en créant un petit ressort comique sans être pour autant moqueur au premier degré.
C’est un projet qui ne manque pas de piquant !
Stéphane Nicolet : Je trouve la littérature pour ados aujourd’hui un peu déprimante, dépourvue trop souvent d’humour alors que les ados n’en manquent pas !
Si l’humour est très présent, comme dans vos précédents romans qui ont fait surchauffer les zygomatiques de bien des lecteurs, un autre point commun est la balance délicate que vous faites avec l’émotion et la tendresse.
Stéphane Nicolet : Alors bien sûr on ne peut rien dévoiler de cet aspect-là puisqu’il s’agit de secrets familiaux en effet liés au deuil dans Ma tribu et dans Popcorn. Mais oui, j’aime beaucoup cette balance entre blague et émotion, entre tarte à la crème et gorge nouée. L’humour s’appuie peut-être sur ça.
À moins qu’il ne soit une façon de se cacher ?
Stéphane Nicolet : On le dit…
Et qu’en est-il de ce projet plus personnel ?
Stéphane Nicolet : En 2013, j’ai signé en tant qu’illustrateur aux éditions Mama Josefa, un documentaire jeunesse Carnet de voyage en Gitanie, écrit par Emmanuelle Garcia l’éditrice enthousiaste de cette petite maison indépendante périgourdine. En collaboration étroite avec le centre social D’ici et d’ailleurs, nous avons essayé de partager la culture des gens du voyage dans leur diversité mais aussi de déconstruire les stéréotypes et les a priori. En réalité, les a priori, -mais est-ce une surprise ?- sont plutôt du côté des adultes que des enfants, qui ne font que reproduire et répercuter les propos entendus ici ou là. C’est une culture d’autant plus fascinante qu’elle n’est pas dans l’écrit et j’ai à cœur de leur donner une voix, de faire entendre cette culture sous-représentée en littérature.
Quelques mots pour terminer sur votre résidence au Chalet ?
Stéphane Nicolet : Il m’a manqué les carottes à éplucher ! J’ai évidemment été très heureux d’avoir été choisi pour cette résidence dans ce lieu idyllique. Pour autant, je ne mesurais peut-être pas à quel point être déraciné de mon quotidien pouvait influencer mon rythme de travail. Et ne pas l’influencer en bien… La première résidence a été riche de rencontres mais pauvre en production littéraire. Fort heureusement, il n’y avait aucun auteur de littérature au Chalet à ce moment-là mais j’ai trouvé un excellent camarade d’évasion (dont je tairais le nom), véritable force de propositions en tout genre pour me permettre d’échapper à mon superbe bureau. Éplucher les carottes, comme n’importe quel autre geste de mon quotidien, m’aide à mettre en place mes idées. Peut-être suis-je difficilement déplaçable ! Mais la résidence de septembre a été très productive et je remercie toute l’équipe du Chalet pour tout ce confort de travail extrêmement précieux !