De l’intime au collectif : des histoires partagées avec l’autrice et slameuse Ernis
Par la création dramatique, romanesque ou le slam, l’autrice camerounaise Ernis interroge la mémoire et la transmission entre les femmes à travers les générations. Voyageuse transcontinentale, sa démarche artistique et poétique essaime au-delà des frontières. Écrire le souvenir pour "donner la voix à tout ce qui nous a construits en tant que personne, peuple ou membre d’une communauté" : c’est sur cette thématique qu’Ernis a travaillé avec les élèves du lycée La Morlette, à Cenon, de mars à mai 2026 dans le cadre du dispositif Résidence en territoire porté par ALCA, en partenariat avec la Villa Valmont, à Lormont. Le projet a pris une dimension européenne et interculturelle dans le cadre d’un échange scolaire avec le lycée général Prälat‑Diehl‑Schule de Gross Gerau, en Allemagne.
Jeudi 21 mai. Sous un soleil de plomb, environ 2 500 lycéens et apprentis de Nouvelle-Aquitaine sont rassemblés au Rocher de Palmer pour la 10e édition du Nouveau festival, grand moment festif et culturel organisé par la Région. Allongés dans l’herbe, déambulant dans les couloirs reconvertis en lieux d’exposition ou en pleine répétition sur les diverses scènes dressées pour l’occasion, les élèves oscillent entre une joie manifeste et le stress qui précède la représentation. Ils viennent restituer les projets qu’ils ont préparé pendant l’année, dans divers domaines artistiques : slam, musique, arts visuels, théâtre… Parmi eux, une quinzaine d’élèves du lycée La Morlette de Cenon et du lycée général allemand de Gross Gerau s’apprêtent à monter sur scène face à une salle comble. Ils vont lire les textes qu’ils ont écrits sous la conduite artistique de l’autrice et slameuse camerounaise Ernis. Manon est la première. Son texte, long, puissant, parle d’un père absent, de l’ambiguïté d’une relation mère/fille, entre amour et haine. Ses mots nous saisissent ; le ton de cette lecture scénique est donné et l’émotion est palpable parmi les spectateurs. Le courage de ces jeunes venus lire en public des récits de leur propre histoire force le respect.
Genèse du projet
Pour en arriver là, il aura fallu une cinquantaine d’heures d’ateliers d’écriture-lecture dirigés par l’autrice Ernis et répartis sur six semaines de résidence dans une classe de première Bac Pro Animation, enfance et personnes âgées au lycée La Morlette, dont une en Allemagne, en partenariat avec le lycée général de Gross Gerau, près de Francfort. Ce projet est né d’une double rencontre.
En 2024, Jean-Michel Martinez, enseignant en Lettres et Histoire-Géo, fait appel à Ernis pour un projet d’écriture avec ses élèves sur les mémoires alimentaires. "J’apprécie beaucoup la force de ses textes, confie-t-il. Ernis écrit essentiellement sur les femmes, or nous avons un public très féminin qui a été touché par son écriture." En 2025, Jasmin Campo, professeure de français en Allemagne, vient enseigner quelques mois à La Morlette. Germe alors l’idée d’une résidence d’écriture croisée qui réunirait des lycéens des deux pays. Jean-Michel Martinez contacte alors de nouveau Ernis : "Il m’a demandé sur quoi je travaillais actuellement, raconte l’autrice. J’écris sur le souvenir et le traumatisme transgénérationnel : comment l’exorciser et vivre librement. Il a considéré que cela était un bon thème car ses élèves ont un parcours souvent difficile ; il était sûr qu’ils auraient beaucoup à dire et qu’un atelier d'écriture les y aiderait." En accord et avec l’appui de sa collègue allemande, l’enseignant se rapproche alors d’ALCA pour mettre en place une Résidence en territoire dans son lycée et fait également appel au LABA pour déployer ce projet culturel à l’échelle européenne. L’aventure peut commencer...
Mettre en confiance
"Le premier objectif était que nos élèves puissent écrire des textes, puis les lire. Cela a nécessité une mise en confiance. Les jeunes en lycée professionnel, souvent, se dévalorisent. Un projet comme celui-ci sert à leur montrer qu’en tant qu’individus, quel que soit leur parcours scolaire ou futur professionnel, ils sont capables d’écrire et de créer, ils ont des qualités et des compétences. C’est très important de leur faire comprendre cela." À ces propos de l’enseignant répond très précisément la démarche d’Ernis, attentive, dès le départ, à instaurer dans la classe un climat de bienveillance réciproque : "Le plus gros défi repose sur les premières heures. Il s’agit de mettre les élèves en confiance et de leur dire : ce n'est pas un cours, c'est un moment de soin où l’on va un peu s'occuper les uns des autres, être attentifs, ne pas se moquer. Je ne vais pas vous noter à la fin. Il n’y a pas de règles autres que le respect de l'autre. On est là pour se nourrir mutuellement et pour grandir. Je pense que c'est ce climat de confiance et de liberté qui leur permet d'écrire."
Ces consignes sont d’autant plus importantes au regard de la thématique choisie. Parler de ses souvenirs renvoie à sa propre histoire et, dès lors, l’écriture devient presque "un travail de thérapie", comme l’explique Ernis : "Ce n’est pas facile d'aller au fond de soi, de livrer des choses intimes. Pour les aider, je leur dis 'vous êtes libre de partager ce que vous voulez. Ne vous sentez pas obligés'." L’important, pour l’autrice, est que chacun participe, même de façon anonyme, que les élèves parviennent à exprimer ce qu’ils ont à l’intérieur d’eux. Elle peut les guider dans la forme, mais jamais sur le fond : "Je ne veux pas imprimer ma façon de voir dans leurs textes. L'idée n'est pas de faire d’eux des écrivains, mais de leur montrer qu'à côté de l'école, des études, de tout ce qui est conventionnel, il y a l'écriture et les autres arts qui peuvent leur permettre de voir la vie autrement."
Pour les jeunes allemands en particulier, le défi était de taille, comme l’explique Jasmin Campo : "Pour mes élèves, le fait d’écrire en français leur a demandé un grand effort et beaucoup de courage pour pouvoir transmettre leurs émotions dans une autre langue. Lorsqu’Ernis est venue en Allemagne, elle les a aidés à ne pas traduire mot par mot pour parvenir à un texte authentique." Nelly, élève de première au lycée de Gross Gerau, a écrit son texte directement en français, sans traduction, peut-être pour mieux éprouver toutes les nuances de cette langue : "Ce travail que nous avons mené avec Ernis nous a appris à mieux nous exprimer, à comprendre que les mots ont souvent une définition plus large que celle à laquelle on pense, surtout lorsqu’ils sont employés dans un poème."
Avoir le courage de partager
Une fois les textes écrits, reste la dernière étape du travail : la restitution. Cela commence par une lecture en classe, à la fin de chaque atelier, puis viendra le moment de la scène, face à un public. "C'est l'une des phases les plus difficiles. C'est à ce moment-là que ceux qui se montraient peut-être courageux au départ vont reculer", raconte Ernis, qui aime mêler la musique et des jeux à cette ultime étape pour aider les élèves à se détendre. Elle travaille avec eux la posture sur scène, leur apprend à avoir confiance en eux lorsqu’ils s’adressent à un public. Elle parvient ainsi à en convaincre certains, parmi les plus réticents, à venir lire leur texte le jour de la restitution au Nouveau Festival, sous le regard admiratif de leurs camarades. Célian, élève de La Morlette, raconte : "Certains élèves, qui ne voulaient pas monter sur scène au départ, y sont quand même allés et on est très fiers d’eux. Ils se sont ouverts et on a appris à mieux les connaître. On découvre leur vie, leurs envies, ce qu’ils ont traversé, que ce soit dur ou facile. Cela permet de faire plus attention à ce qu’on leur dit pour éviter de les vexer ou de leur faire du mal."
Par le partage, l’histoire personnelle devient collective et cette mise à distance est salvatrice, selon Ernis : "Je pense que les histoires racontées ont beaucoup rapproché les élèves. Une jeune fille est venue me dire : ‘Je pensais que j'étais isolée avec mon histoire. Mais je me rends compte que toute la classe a la même’. Je lui ai répondu qu’on a tous une histoire. L'important est de pouvoir la dire avec nos propres mots et de ne pas laisser quelqu'un la raconter à notre place. C'est comme cela qu'on arrive à dépasser certains traumatismes. Cela m'encourage à continuer de travailler avec les jeunes femmes parce que je sais qu'elles n'attendent qu'une étincelle, que quelqu'un vienne travailler avec elles pour trouver le courage de se raconter et de se réinventer."
L’ouverture à l’autre
Ainsi des amitiés se sont consolidées, d’autres sont nées par-delà les frontières, une nouvelle relation faite de respect mutuel s’est installée entre les lycéens et leurs enseignants. "Les élèves m’ont vraiment impressionné par leur écriture, confie Jean-Michel Martinez. Les mots utilisés, la sincérité, l’émotion qu’ils ont donné dans leurs textes, j’ai trouvé cela vraiment exceptionnel. Et lors du voyage à Francfort, ils m’ont aussi surpris par leur maturité. Ce projet nous a permis de créer d’autres liens avec eux, d’apprendre à mieux nous connaître et on le ressent maintenant dans les cours : les élèves sont calmes, attentifs. Il y a vraiment une forme de respect qui s’est installée et développée entre nous."
Jasmin Campo, de son côté, insiste sur l’interculturalité de ce projet, qui a représenté une ouverture précieuse pour les lycéens et lycéennes : "Des amitiés sont nées entre deux côtés de l’Europe, les élèves sont toujours en contact. C’est important de leur montrer qu’il faut toujours regarder au-delà de ses frontières. Pour mes élèves, ce projet leur a permis de gagner en confiance par rapport à la pratique du français. Ils sont plus ouverts et ont découvert une autre culture qui les amène à se poser des questions." Au-delà des différences culturelles, Ernis, quant à elle, a pu constater chez tous les participants une même volonté et un engagement manifeste dans ce projet. Quant aux jeunes, ils retiennent de cet échange l’ouverture à soi, à l’autre et une nouvelle complicité avec leurs professeurs, comme le confie Célian : "Ce voyage nous a permis de nous découvrir nous-mêmes et les autres élèves de la classe. Nos enseignants, aussi, qui étaient beaucoup plus libérés. On a vu des facettes d’eux qu’on ne connaissait pas. Maintenant, en cours, on garde toujours un respect, mais on peut plus facilement rigoler avec eux. Avant, on ne pouvait pas et ça change tout, c’est tellement mieux !"
Ce projet est le genre d’aventure humaine qui vous amène à réfléchir autrement, quelle que soit la place où l’on se situe. Il infusera ainsi le travail artistique d’Ernis, comme tous les événements qui traversent sa vie : "Ce sont toujours des moments de remise en question. L'écriture des jeunes a quelque chose de très beau, parce qu'elle est brute, sincère. Ils ne cherchent pas du tout à arrondir les angles. Ils nous bousculent. Et quand ils nous ont donné un texte, il est si fort qu'on se demande : j'en fais quoi ? Le plus dur, c'est de mettre de la distance entre le texte et notre propre pensée, parce que finalement, on va se reconnaître. L'auteur se nourrit de toutes ces expériences du quotidien pour voir le monde autrement, sortir de sa bulle et s'interroger."
Pour ceux qui douteraient encore du courage et du talent de la jeunesse, invitons-les à lire le recueil Nos voix intimes qui rassemble tous les textes issus de ce projet. Et remercions ces jeunes d’avoir accepté de partager leurs histoires.