Chevaucher les eaux tumultueuses, selon Élie Ramanankavana
Alors que vient de paraître son premier roman, Fortune, aux éditions Asmodée Edern, le galeriste et poète malgache Élie Ramanankavana, lauréat 2026 de la résidence internationale d’écriture francophone Afriques-Haïti1, revient sur ce dispositif au temps long, qui de février à avril, depuis la villa Saint-Louis Ndar, au Sénégal jusqu’à la Maison des Écritures à La Rochelle, puis à la villa Valmont, à Lormont, en Nouvelle-Aquitaine, lui a permis de travailler sur le projet de son second roman, Peau noire, île rouge. Il en ressort que les territoires qu’il a "rencontrés" ont modifié ce qu’il pensait écrire au départ. En émerge un récit d’une grande puissance évocatrice, une voix poétique bouillonnante qui, sans conteste, va compter dans la littérature de la génération émergente malgache.
Ce 29 avril 2026, nous sommes assis dans la Piscine, le lieu qui accueille les rencontres de la villa Valmont, à Lormont. C’est le temps de restitution et la dernière étape de la résidence de création d’Élie Ramanankavana. Cinq adolescents d’une classe du lycée des Iris à Lormont, nous présentent les textes qu’ils ont écrits avec lui lors d’un atelier mené pendant tout le mois. Empreints de sourire et de gravité, ils décortiquent le process qui les amenés à s’emparer des professions de foi électorales pour les décrypter. Leurs deux professeures ajoutent que ce travail a fédéré la classe entière autour de la production d’images et de narratifs dont ils sont eux-mêmes encore très surpris et particulièrement fiers.
Après cela, s’ouvre un temps suspendu : quatre étudiants nous lisent des extraits de Peau noire, île rouge, encore en cours d’écriture, mais qui porte déjà tant de souffle qu’il nous laisse un peu étourdis, émus par des sensations quasi physiques. Dans ces textes, se mêlent les tourments d’une déesse des eaux du fleuve Sénégal et les questionnements d’un tirailleur sénégalais qui nous propulsent en 1947, après une scène de combats dantesque de réalisme, que ce dernier avec ses compagnons soldats, vient de livrer contre les malgaches.
Pour parvenir à cette soirée d’avril, avant cela, en février dernier, Élie Ramanankavana est arrivé à la villa Saint-Louis Ndar, sur la côte atlantique du Sénégal, la première étape de sa résidence, "avec l’idée d’écrire un roman de fiction qui se situe dans l’histoire commune de Madagascar et du Sénégal, sans que ce soit un roman historique mais plutôt pour trouver un motif fort sur lequel s’appuyer pour tisser les personnages".
Avant de partir de Manakara, chez lui, à 600 km au sud-est de la capitale Tananarive, Peau noire, île rouge, est surtout irrigué, par un des moments tragiques de l’histoire malgache où des tirailleurs "sénégalais", après avoir été envoyés par la France, en 1895, à Madagascar pour participer à la conquête coloniale, y sont de nouveau envoyés en 1947 pour réprimer l’insurrection née du souhait d’indépendance des habitants. Le massacre qui en a résulté a laissé entre les deux peuples malgache et sénégalais, une mémoire abimée, jamais réparée…
Une fois installé dans la villa Saint-Louis Ndar, donc, qui est située sur la presqu’île de Saint-Louis, Élie Ramanankavana fait deux rencontres déterminantes : le fleuve Sénégal et Oumar Ball, un plasticien mauritanien peul, qui connaît nombre de mythes liés à cet immense fleuve qui serpente à travers quatre pays, la Mauritanie et le Sénégal mais aussi la Guinée et le Mali. "Sa puissance fait qu’on l’entend la nuit, on sent son odeur partout et de fait, il est présent autour de nous continuellement. Ce n’était pas prévu, mais ce fleuve m’a donné de la matière, de la chair. Et parce que pour moi, le roman est un support poétique, j’ai presque immédiatement puisé dans ses couleurs et dans la présence qu’il génère. Je l’ai inséré comme un élément central, à travers le personnage de Fatima Sarr qui devient une femme des eaux, en lutte pour révéler ce qu’on lui a fait et s’en relever."
En mars, c’est ensuite à la Maison des Écritures de La Rochelle, qu’il poursuit sa résidence et que d’autres questions s’imposent, notamment celles liées à la traite négrière, quand il découvre à l’entrée du port, le long de l’allée Aimée Césaire, la sculpture de l’artiste haïtien Filipo, Clarisse, nourrice esclave, réalisée en 2024, pour commémorer de l’abolition de l’esclavage. Elle personnifie une femme noire en train de nourrir au sein un enfant blanc pendant que son enfant, noir, tire sur sa robe en pleurant. On le sait, La Rochelle a longtemps été le port d’attache des Compagnies du Sénégal et de la Guinée, créées par Louis XIV en 1673...
Pendant que son travail d’écriture se poursuit, il est invité sur différents salons du livre, tels que ceux de Paris et de Nancy, pour présenter Fortune, son premier roman, et son second recueil de poésie, Mille naissances pour quelques morts. Ce dernier, il a commencé à l’écrire pendant que sa femme était enceinte. "Quand on est un homme, la grossesse reste un mystère profond et on se sent en marge de cette expérience si bien que j’ai cherché une manière de porter l’enfant moi aussi. Et celle que j’ai trouvée c’est d’écrire pour lui, pour nous, pour moi." Ce recueil c’est le premier qu’il signe avec Jean-Luc Raharimanana, le Grand Prix littéraire, qu’il lisait quand il était étudiant, et qui est directeur de la collection "Les Contemporains" chez Asmodée Edern. C’est également là que paraîtra, quand il sera terminé, Peau noire, île rouge.
Et, en avril, Élie Ramanankavana s’installe à la villa Valmont, à Lormont, pendant le temps des Escales du livre. Pour faire un point sur tout ce qu’il a écrit depuis février, il bénéficie alors d’une aide précieuse grâce au dispositif d’aide à l’écriture associée à la résidence, celle de Fabienne Kanor, romancière et réalisatrice qui a, par ailleurs, séjourné deux ans à Saint-Louis au Sénégal. "J’avais besoin, à cette étape-là, d’un regard extérieur, et de fait, ça m’a permis de décider de découper mon texte en trois parties en créant les passerelles nécessaires entre chaque", explique-t-il avant d’ajouter : "Quand j’écris, je cherche toujours une exigence, celle de moudre la langue, d’en faire la matière essentielle de l’œuvre et non pas juste de raconter une histoire. Et cette résidence m’a permis de plonger différemment dans les thématiques que j’explore, celles de la mémoire et de l’oubli, associées à la violence. La violence étant ici celle qu’on exerce les uns sur les autres, nous les peuples africains, notamment. Ce qui m’importe, c’est qu’on ne se définisse plus par rapport à la civilisation occidentale, afin d’arrêter de fixer nos vies sur les traumatismes de la colonisation parce que c’est se définir négativement."
Un temps de silence… et il reprend : "Face aux théorisations intellectuelles qui évoquent la pureté originelle et civilisationnelle de l’Afrique, qu’il faudrait soi-disant retrouver pour remonter aux sources, je ne me reconnais pas du tout. Je n’ai pas ce complexe, je ne me ressens pas comme faisant partie d’un peuple qui a été colonisé, peut-être parce que je suis né en 1995. C’est en lisant par exemple, Frantz Fanon ou encore le Malien, Yambo Ouologuem, et son Devoir de violence – le premier roman africain à avoir obtenu le prix Renaudot (Le Seuil, 1968) –, dans lequel il invente une fresque dynastique féroce qui démarre au XIIIe siècle, que j’ai compris que la violence qui a eu lieu sur notre continent existait bien avant la colonisation. Ces lectures m’ont permis d’intégrer la colonisation comme un fait particulier dans l’histoire de la violence. Continuer de tout centrer sur la colonisation restreint la possibilité d’avoir une vue plus large. Il m’est essentiel de le dire car intégrer cela élèverait ce que nous vivons à sa dimension véritable : celle de la violence de l’humanité entière. De fait, je trouve qu’il est désormais important pour ma génération, de construire un récit dont nous serions nos propres acteurs, et de l’adresser au monde. Et ainsi nous élever à l’échelle de l’humanité afin de ne plus nous vivre comme des victimes de l’histoire."
(Photo : Centre international de poésie Marseille)