Rike Bolte et la dynamique transformatrice


À l’automne 2024 Les plumes de Léon ont accueilli pendant un mois l'autrice allemande Rike Bolte, lauréate 2024 de la résidence d’écriture Nouvelle-Aquitaine/Land Hesse, portée par ALCA et le Hessischer LiteraturRAT (Conseil de littérature hessois), dans le cadre des accords de coopération entre la Région Nouvelle-Aquitaine et le Land Hesse. Située dans la Vallée de l’Homme au cœur du Périgord Noir, l’association Les plumes de Léon accueille depuis 2019 quatre auteurs en résidence par an offrant aux auteurs calme et confort pour s’immerger dans le travail d’écriture. Retour sur la résidence de Rike Bolte, autrice, poète, traductrice, organisatrice de festival, polyglotte et très active.
Tu es arrivée en France à l'automne avec un projet d'écriture et tu l'as changé sur place. Que s’est-t- il passé ?
Rike Bolte : J'avais soumis un projet défini lors de ma candidature. Le texte, initialement rédigé en espagnol, a été écrit dans un contexte très spécifique dans les Caraïbes Colombiennes, où j'ai travaillé pendant six ans. Il s'agissait d’un sujet que je traitais également dans la recherche – et il était clair que ce serait un défi, ne serait-ce qu’au niveau idiosyncratique et idiomatique.
Quand j'arrive en France – avec un travail de traduction à effectuer en parallèle -, il se passe deux choses : A, la parution de ladite traduction est décalée et je mets donc ce travail en suspens, B, je me rends compte que je passe de l'espagnol à l'allemand, pour des raisons cognitives – peut-être parce que je me connecte au lieu, c'est-à-dire à la Villa Valmont. Le lieu déclenche des impulsions en moi. Tout d’un coup, l'espagnol n'est plus si proche dans ma logique linguistique interne, c'est l’allemand, ma langue maternelle, qui reprend le dessus (sans doute parce que j'ai appris le français à l’école allemande et pas pendant mon enfance en Espagne). Quelque chose se déplace. J'écris donc soudain en allemand. Cela donne lieu à tout un cycle de poèmes, que je présente lors d’une lecture à Bordeaux. C’est une sorte de dynamique transformatrice ! Arrivée en Dordogne, je continue à écrire en allemand. Lors d'une lecture avec deux poétesses et deux musiciens de la région, je me dis : maintenant, je dois vite me traduire moi-même en français ! Ce que je fais dans la foulée et une femme dans le public me lance : "Hé, continue, c'est bien." Et moi, je trouve ça super ! Voilà donc le nouveau projet inespéré : des textes sur la Dordogne, en allemand, et de tout petits textes en français.
Lors de ta résidence, tu as plongé dans deux mondes différents : un cadre urbain autour de la Villa Valmont et les forêts et les bords de rivière à Saint-Léon-sur-Vézère. Comment as-tu ressenti ce changement, notamment pour ton travail ?
Rike Bolte : La Villa Valmont est une sorte de Kippfigur, une image à double face. Elle fait partie de Bordeaux, mais elle est située au-dessus de la ville. Elle offre une vue sur Bordeaux, mais n'est pas dans Bordeaux. Cela demande un temps d'approche dans les deux sens. Je me suis beaucoup déplacée à vélo, entre la Villa et le centre, même la nuit, ce qui est très particulier. L'atmosphère de travail dans la Villa a aussi une note topographique, on flotte un peu. En même temps, il se passe beaucoup de choses à la Villa Valmont, il y a un fort turnover, les gens vont et viennent. Tous ceux qui sont à la résidence ont leurs rythmes de travail et leurs biorythmes respectifs. C'est passionnant : Qui vais-je rencontrer à quel moment dans la cuisine ? Qui cuisine quoi et avec qui ? Et où écrit-on, danse-t-on ou filme-t-on ensuite ?
Après cette cohabitation, j'arrive à Saint-Léon et suis spontanément impressionnée par le paysage autrement présent qu’à Bordeaux. Il m’a tout de suite accrochée. C’est un paysage - je n’utilise pas le mot nature, parce que je pars du principe qu'il n'y a plus de nature - qui invite à regarder plutôt vers le haut, par exemple à vélo le long des incroyables formations de grottes rocheuses. On ne se lasse pas de la Dordogne. Là, mon écriture a tout de suite été impactée. Les paysages et habitats sont source d’impulsions. J'ai beaucoup couru aux alentours de la maison, puis j'ai écrit la nuit. Et tout cela sous une météo extrême. Nous avons eu des jours incroyablement chauds et ensoleillés, suivi de pluies diluviennes. Cela m’a aussi permis de rencontrer des gens formidables du village, notamment lorsque j'ai été surprise par une tempête.
Tu es poète - tu écris principalement en espagnol, tu es traductrice de l'espagnol et du français vers l'allemand, tu enseignes, tu organises un festival de poésie. Comment concilies-tu ces éléments d'écriture et organises-tu ton quotidien d'écrivaine autour de toutes ces activités ?
Rike Bolte : Toutes ces activités se nourrissent les unes des autres. Parfois, c'est un peu fluctuant et ça reflète ma façon de penser. De manière associative. Je fonctionne de la même façon en tant que chercheuse et en tant qu’enseignante ; je suis une universitaire turbulente. J'ai suivi un parcours universitaire allemand, puis j'ai travaillé à l'université en Colombie dans le domaine des sciences humaines environnementales et de l'écriture créative. En étant organisatrice de festival, je suis également toujours en action. On a toujours des textes à rendre et des délais ... Surtout pour les traductions, qui sont plus urgentes (et plus motivantes) que les articles scientifiques qui sont à peine lus. De toute façon, je ne pourrais pas faire qu'une seule chose ; encore moins être une universitaire, même si j'adore les notes de bas de page, c'est-à-dire l'écriture méticuleuse. Pour l'instant, j'ai envie de toucher à tout.
En ce qui concerne l’organisation de mon quotidien d'écrivaine : J'écris et je traduis la nuit, je m'occupe de l'organisation pendant la journée. Il est rare que j'alterne les deux, sauf en cas d’urgence ... cela dépend si je dois rendre une traduction, un article ou une monographie. Et parfois, j'écris des poèmes à la hâte sur mon téléphone portable ou sur un bout de papier qui traine dans ma poche.
Lors de ton séjour à Saint-Léon, tu as rencontré des élèves du lycée de Terrasson-Lavilledieu – et tu es rentrée enchantée. Pourquoi ?
Rike Bolte : Comme j'enseigne depuis longtemps et que je propose aussi des ateliers, hors du contexte universitaire, dans le cadre de festivals de poésie ou dans des écoles, j'ai trouvé cela formidable. Le contact mutuel que l’on obtient par le biais de la lecture et de récitation communes, par l'immersion et le mélange de langues me fascine. Ce sont des moments de contamination positive. J'aime aussi vivre cela dans une langue qui n'est pas ma langue maternelle. Suis-je en mesure de faire de la pédagogie en français ? Et de recevoir ce que les élèves ont à me donner ? Enseigner, c'est être attentif et recevoir (et restituer) soi-même. Il ne s'agit pas d'inciter les élèves ou les étudiantes et étudiants à agir seuls. C'est un processus réciproque. J'adorais déjà cela quand j'étais élève. J'ai fait un échange scolaire imprévu en Suède et je garde un souvenir émerveillé des cours d'anglais et de français mélangés au suédois ... Au Lycée de Terrasson, il y avait comme une sorte de ronde : les élèves, le professeur de français, mais aussi d'autres collègues qui enseignaient des langues étrangères, dont une professeure d'espagnol avec laquelle je suis restée en contact.
Cela fait maintenant deux mois que tu es rentrée à Berlin. Comment cette résidence résonne-t-elle en toi ?
Rike Bolte : Berlin est ma base entre l'Amérique Latine et l'Europe. La France est un autre terrain. Et je me suis rendue compte qu’il a pris de la place dans mon univers pendant cette résidence. Cependant, à mon retour, je me suis immédiatement retrouvée dans un contexte latino-américain ; tout a été rapidement balayé. Mais maintenant, je suis de nouveau en route pour la France, où je suis curatrice d'un événement littéraire ! Je n’ai pas encore commencé la correction des textes que j'ai écrits en France, car j’ai dû entre-temps rendre la traduction d’un roman. Mais je vais peut-être pouvoir m’y mettre dans le train qui me mène de Berlin à Bordeaux. Et on verra bien ce qui se passera ensuite.

Béatrice Ottersbach est la fondatrice et la présidente de l’association Les Plumes de Léon qui propose un festival littéraire et des résidences d’auteur du même nom. Son travail dans l’édition, des deux côtés de la frontière franco-allemande, ont nourri son désir de rapprocher écrivains et lecteurs, pour un enrichissement mutuel.