Jean-Christophe Tixier, l'attentif
Lauréat Polar jeunesse 2025 du Chalet Mauriac, en partenariat avec le Salon Du Sang sur la page, Jean-Christophe Tixier s’est prêté au jeu de l’interview croisée en public avec Marie Tibi à la médiathèque de Saint Symphorien. Le lendemain, nous nous retrouvons en tête à tête pour une tentative de portrait….
Dix heures. Sur la terrasse ensoleillée du Chalet Mauriac, dans le parfum frais et voluptueux des roses de mai, j’attends Jean-Christophe Tixier. Le voilà tout sourire, visiblement très heureux de ses échanges lors de son premier rendez-vous de la journée avec des jeunes collégiens. Les rencontres se sont pourtant enchaînées sur les terres de la famille Mauriac, du festival pour adolescents Des livres et nous de Malagar au Salon Du sang sur la page de Saint Symphorien. Pour autant, à chaque fois, le même enthousiasme, la même envie d’échanges et de partages et plus encore, la même attention portée à ces jeunes, parfois réticents à ouvrir un livre ou bien au contraire férus de lecture et toujours intrigués par le métier d’écrivain.
Se souvient-il de l’enfant, du jeune garçon qu’il était ? Sans aucun doute ! L’enfance n’est jamais loin chez celui qui est devenu auteur "sur le tard", tout jeune quadragénaire. Il se souvient du garçon qu’il était, peu doué pour les rédactions mais amateur de romans d’aventures qui l’emmenaient loin, ailleurs. Loin aussi de ses questions sans réponses, de ce sentiment d’être différent et d’avoir du mal à trouver sa place. Il se souvient de sa découverte de Jules Verne, premier auteur à susciter en lui des images si fortes qu’elles ne sont toujours pas effacées aujourd’hui. La lecture est alors évasion, fabrique à images inépuisable et bientôt véritable viatique pour un enfant plutôt solitaire. Pour autant, même si le terreau de l’ennui est souvent fertile pour l’imagination, le jeune Jean-Christophe est persuadé de n’avoir aucune facilité pour inventer quoi que soit et les injonctions à produire des récits dans le cadre scolaire le paralysent.
D’où naît le déclic ? Peut-être, pour lui qui avoue avoir parfois un douloureux rapport au temps qui passe, d’un désir de préserver une mémoire, de rendre compte, avant qu’il ne soit trop tard, de l’incroyable histoire que lui a raconté sa grand-mère Lucie et de la partager avec le reste de la famille. Le récit aussi palpitant qu’endiablé de sa grand-mère enceinte, lancée sur les routes de France sous l’occupation au volant d’une Rosalie en compagnie de ses trois petites filles alors qu’elle a appris à conduire en une poignée d’heures le jour même fait sensation chez tous ceux qui lisent la nouvelle. Y gagne-t-il un nouveau statut aux yeux des siens ? Est-ce le plaisir inédit de capter l’attention par ce talent de conteur qui soudain se dévoile ? Débarrassé de l’injonction à "inventer" -tant le récit de sa grand-mère est romanesque - éprouve-t-il une joie pure à chercher comment transmettre les émotions, comment, avec 26 lettres de l’alphabet rendre la tension, la peur, le courage mais aussi les lumières, les odeurs, tout ce qui fait la réalité et les perceptions d’un moment ? Est-ce la fascination de se découvrir l’étrange pouvoir de ressusciter ce qui n’est plus, de le rendre quasiment éternel en le donnant en partage ? Est-ce d’avoir compris que l’inspiration n’était pas affaire de don mais plutôt de travail et de méthode ?
Sans doute est-ce là le début si ce n’est d’une vocation celui d’un enthousiasme et d’un immense terrain de jeu. Dès lors, le complexe quant au supposé manque d’imagination s’efface au profit d’un foisonnement d’idées. Après Rosalie, la folle épopée de son aïeule, suivront plusieurs nouvelles publiées chez In8 éditions puis un premier roman policier pour adultes dont il préfère oublier l’existence. Mais la machine est lancée et plus rien n’arrêtera ce touche à tout qui semble aussi à l’aise pour les plus jeunes - Parole de sorcier (Rageot, 2010) n’est-il pas l’allégorie de ce pouvoir qu’il se découvre en jonglant avec les lettres ?) – qu’en concoctant des scénarii pour la bande dessinée ou le cinéma, des romans pour adultes totalement hypnotiques ou des fictions radiophoniques pour Radio France.
Dès lors, celui qui confesse volontiers être allé vers des études d’économie après la lecture de Zola ou d’Hugo qui lui offrent alors qu’il est adolescent une conscience du monde et de la condition ouvrière, fait feu de tout bois et laisse son cerveau en éveil à tout moment, prompt à saisir une ambiance, le phrasé d’une voix, une lumière particulière, un petit événement apparemment anodin. Naîtra ainsi d’une séance d’arrachage de papier peint dans son appartement, le premier volume de la série multi-primée Dix minutes à perdre (Syros) où le jeune Tim se retrouvant seul dans la maison familiale pour la première fois, découvre un message secret derrière la tapisserie qu’il a pour mission de décoller s’il a"10 minutes à perdre" durant le week-end. S’en suivront dix autres volumes à ce jour où les jeunes héros sont confrontés à des problématiques bien ancrées dans le réel.
Quel que soit le sujet ou le public, force est de reconnaître qu’il y a un "style Tixier" et une musique, un tempo particulier tout autant qu’une attention portée au moindre détail. Une musique donnée notamment par celle qu’il écoute mezzo-voce pour chaque projet, pendant les séances d’écriture comme pour donner le « la » mais aussi soulignée par l’attention portée à la langue : le travail d’écriture, une fois le premier canevas posé, est tourné vers le son, le rythme, pour que ça sonne, résonne, jusqu’au "flow" désiré. La préoccupation du moindre détail est la chair même de l’écriture de Jean-Christophe Tixier, celle qui lui est si naturelle qu’il ne voit pas combien elle est rare. Dans Dix minutes trop tard "deux écureuils grimpent le long d’un tronc à notre approche et se perdent dans la cime de l’arbre" : si ce détail ne fait pas avancer l’intrigue, il dénote bel et bien une attention, une présence au monde particulière. Une question de regard, d’œil attentif et sensible posé sur le monde, auquel rien ne semble échapper. Ce même regard sensible qui le fera écrire sur les migrants et leurs voyages périlleux et tragiques (La traversée, éditions Rageot) à un moment où rarissimes sont les textes qui s’emparent de ce sujet pourtant brûlant mais aussi sur le harcèlement et l’homophobie (notamment avec la complicité de Manon Fargetton pour Quand vient la vague et En plein vol, éditions Rageot). Ce même regard sensible qui nous fait entrer si naturellement dans les questionnements de ses personnages, loin de tout manichéisme.
Qu’il écrive pour la jeunesse ou pour les adultes, la ligne de travail de Jean-christophe Tixier reste la même : des idées qui s’agrègent, une mécanique d’horloger mise en place, un rythme et une couleur qui s’imposent et qu’il tient, maintenant son lecteur captif. Les Mal-Aimés (Albin Michel) où se raconte l’horreur des bagnes d’enfants à la fin du XIXème siècle, semble être né de l’impossibilité de laisser les jeunes bagnards échappés de Traqués sur la lande (Rageot).
L’individualisme et la soumission qui éclatent dans Bientôt il sera trop tard (Rageot) ne sont pas sans résonner avec La ligne, thriller d’une rare tension où s’étudient les réactions des villageois dans un bourg coupé en deux par une ligne infranchissable. Accepter ? Se soumettre ? Résister ? Enfreindre ? Autant de questions essentielles retrouvées dans Effacer les hommes (Albin Michel). Comme un motif qui se dessine dans une œuvre qui en 15 ans, a laissé bien des traces indélébiles chez celles et ceux qui se sont laissé prendre au doux piège de ses filets et qui sont tout à fait prêts à y retourner.